Accueil > Actualité ciné > Critique > Baden Baden mardi 3 mai 2016

Critique Baden Baden

© ChevalDeuxTrois / Tarantula / Jour2fête

L’eau si belle, par Gabrielle Adjerad

Baden Baden

réalisé par Rachel Lang

Dans Baden Baden, Salomé Richard incarne Ana, une jeune femme de 26 ans qui retourne à Strasbourg pour aider sa grand-mère à faire face à sa vieillesse. Ana, quant à elle, ne sait pas vraiment comment employer ses jeunes années. Après une expérience chaotique sur un tournage dans laquelle elle suscite le courroux de l’équipe technique par ses retards, elle décide de se consacrer à la construction d’une douche pour sa grand-mère, grand projet de plomberie envisagé de manière à la fois maniaque et obstinée. Cette édification maladroite sert de métaphore au récit car Baden Baden emprunte au charme des grands travaux d’été. En effet, le film parvient, à travers le jeu toujours espiègle de Salomé Richard, à retranscrire la gaieté optimiste propre à la saison tout en confrontant l’héroïne à des épreuves véritablement physiques dont la violence et la pénibilité éprouvent sa force et la menacent constamment de destruction.

Noyade

Le visage d’Ana est lisse comme celui d’un chérubin mais il s’y loge une tache de naissance en relief que la mère de son ancien amant ne manque pas d’assimiler à un vilain psoriasis. Ainsi pourrait-on décrire au mieux la douceur apparente de cette chronique d’un été derrière laquelle se cachent de cruelles rugosités. Dès la première scène, cette jeune fille est d’emblée confrontée à un ordre du monde qui la contraint avec rudesse et qui n’est pas exempt de rapports de force implacables. Pressée au volant d’une voiture, elle doit affronter la colère immodérée d’un technicien qui l’incite immédiatement à reprendre la route. L’unique larme qui coule alors sur sa joue annonce les nombreux espaces aquatiques qui peuplent le film : le piège constant de la noyade la guette. Constamment menacée d’échec, envahie par une ingérence non maîtrisée, Ana doit tour à tour faire face aux conseils non sollicités d’une gynécologue l’incitant à garder un enfant non désiré, accepter avec indifférence une situation ambiguë avec un ami déjà en couple, contrer les assauts d’un amant narcissique qui ne la séduit à nouveau que pour mieux l’abandonner.

Le masculin et le féminin

Mais si la fantaisie ne naît pas de l’utopie dans Baden Baden, la beauté du film réside dans les stratégies de résistance déployées pour faire face à la tornade de la brutalité. Notre héroïne n’est pas qu’une créature diaphane et sans défense promenant sa mélancolie dans un short trop court. Le trouble que suscite la comédie tient justement à l’ambivalence totale du personnage de Salomé Richard qui, oscillant entre le masculin et le féminin, au-delà de sa simple androgynie vestimentaire, ne renonce pas à l’idée de la force et prend plaisir à détruire à la massue la baignoire de sa grand-mère. Pourtant, c’est la légèreté qui devient l’arme la plus puissante. Ana parvient, en effet, à faire face au drame avec clownerie et maladresse, rappelant par là même le jeu sublimement pataud de la Frances Ha de Noah Baumbach. En amour, cette héroïne est formidable d’originalité tant elle passe de la séductrice guerrière engagée dans de véritables conquêtes (face au jeune légionnaire qu’elle veut engager sur son chantier) à l’enfant indifférente aux jeux de pouvoir préférant établir une complicité égalitaire et immature avec Simon (incarné par Swann Arlaud) que de céder au désespoir romantique. Les plans oniriques dans lesquels on les voit, elle et l’artiste dont elle est amoureuse, errer nus dans une forêt tropicale sont à cet égard éclairants tant ils soulignent le désir utopique de la jeune fille que les corps soient indifférenciés, qu’il existe entre eux un équilibre parfait propre aux songes.

Faire les choses jusqu’au bout

On déplore tout de même une accélération finale du récit qui tranche avec la patience rigoureuse avec laquelle la réalisatrice avait installé la relation entre petite-fille et grand-mère (Claude Gensac) dans leur cocon. Cette dernière, dans sa drôlerie et sa vivacité, est à l’origine d’échanges très savoureux et singuliers, mais les autres membres de la famille sont bien plus esquissés et caricaturaux. On peine à comprendre le lien entre la créature étrange qu’est Ana et leur banalité trop soulignée. « Toi aussi, tu donnes de la force » finit par dire la jeune fille au jeune légionnaire revêche. Il s’agit peut-être là de la manière la plus pertinente de suggérer que les affections les plus profondes ne se situent pas nécessairement en famille, qu’elles peuvent sauter des générations et qu’elles se tissent progressivement à partir du sentiment d’apaisement qu’elles engendrent.

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