Accueil > Actualité ciné > Critique > Dernier train pour Busan mardi 16 août 2016

Critique Dernier train pour Busan

Surcharge et débordements, par Josué Morel

Dernier train pour Busan

Busanhaeng

réalisé par Yeon Sang-ho

Ce fut l’une des bonnes surprises du dernier Festival de Cannes. Derrière son pitch aussi attrayant que régressif (alors qu’un mystérieux virus se propage en Corée du Sud, des zombies prennent possession d’un train), Dernier train pour Busan se révèle être une sorte de super série B qui assume pleinement sa patine « bis » sans pour autant se penser comme une simple pochade gore. Là où The Strangers de Na Hong-jin ravivait récemment le souvenir de Memories of Murder, le long-métrage de Yeon Sang-ho semble d’abord lorgner vers un autre film de Bong Joon-ho, Le Transperceneige. Pourtant, Dernier train pour Busan s’affranchit rapidement et astucieusement de ce dispositif scénique qui pourrait structurer le mouvement du film en une suite de wagons que les survivants doivent traverser pour s’en sortir. Ce n’est qu’une des cordes à l’arc de Yeon Sang-ho, qui déploie une réelle inventivité foutraque pour relancer sans cesse la machine narrative par des accélérations et décélérations (notamment, idée géniale, via le passage de la lumière à la pénombre qui impacte le comportement des zombies, incapables de voir quoi que ce soit dans le noir) et des coups du sort fantasmatiques, à l’image de cette locomotive enflammée dont la folle avancée vient amorcer la dernière scène d’action du film. Cette exploitation maximale du cadre de jeu, qui s’autorise toutefois de multiples embardées, sert le dessein d’un récit qui fonce à toute allure vers une destination mais dont la trajectoire, a priori rectiligne, ne s’avère pourtant pas des plus allégées. Une scène emblématique du film pourrait ainsi en donner également son allégorie : alors que les derniers survivants tentent de fuir une gare infestée à bord d’une locomotive, des zombies s’accrochent les uns aux autres pour ralentir la machine, formant une tapisserie organique grossissant sur le sol. Dernier train pour Busan, de la même façon, fait enfler autour de son véhicule (un film de genre) un monstre composite charriant de multiples corps : un mélodrame père-fille, un film d’action, une romance entre teens, ainsi qu’une critique de la société sud-coréenne.

Percer l’abcès

C’est sur ce point que Dernier train pour Busan impressionne le plus et montre aussi toutefois quelques limites. Si le film carbure précisément à un sens de la surcharge qui ouvre à un ensemble de tonalités – horrifiques, comiques, bouffonnes, mélodramatiques –, l’appétit du film se retourne parfois contre lui tant l’inspiration cohabite avec le trop-plein. C’est que le film navigue souvent entre l’expression littérale de ses intentions et un sens de l’incarnation graphique qui donne à ce voyage ses moments de bravoure. Ce constat vaut autant pour l’horizon émotionnel du film – l’adieu du père à sa fille, qui passe aussi bien par le plan fugace d’une ombre vacillant hors du champ que par un flashback laiteux où l’homme se retrouve béat face à sa fille alors bébé –, que pour sa veine politique, inégale. Lorsque le film verbalise trop ouvertement la tension des protagonistes à choisir entre un comportement individualiste ou altruiste (par le truchement de deux sœurs aux caractères opposés et de deux camps qui se dessinent à bord du train), il traîne son sous-texte un peu laborieusement, là où l’expression la plus forte d’un débordement comme réaction au diktat du monde des finances, explicitement visé (le père, d’abord indigne, travaille comme trader, tandis que le plus vil des voyageurs est un chef d’entreprise), passe par la figure même du zombie. Les séquences les plus stupéfiantes de Dernier train pour Busan voient ainsi des vitres craqueler sous le poids d’une armada de contaminés, tels des abcès percés d’où se déverse un pus mortifère. De sorte que la figure du zombie apparaît ici autant comme le produit du capitalisme – des corps aveugles, sans identité, dont le seul but est de consommer – que comme son reflux monstrueux en un seul déferlement de chair libéré soudainement de ses entraves. C’est grâce à ces plans-là, qui tiennent d’une esthétique de la décharge, que Dernier train pour Busan s’impose comme le film de zombies le plus vigoureux de ces dernières années.

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