Accueil > Actualité ciné > Critique > L’Emprise du crime mardi 12 juin 2012

Critique L'Emprise du crime

Prisonniers du passé, par Clément Graminiès

L’Emprise du crime

The Strange Love of Martha Ivers

réalisé par Lewis Milestone

Connu pour son film-fleuve À l’ouest, rien de nouveau (1930) et son adaptation un brin académique de Steinbeck Des souris et des hommes, Lewis Milestone a toujours su s’entourer d’acteurs emblématiques pour soutenir ses productions auprès du public. Certaines, plus oubliées, méritent pourtant le détour, comme L’Emprise du crime (1946), film noir par excellence, où la culpabilité devient un leitmotiv aux relents « langiens ».

La longue ouverture du film est probablement la partie la plus réussie du film. Au sein d’une grande demeure bourgeoise, la jeune Martha Ivers voue une haine sans limite pour sa riche tante (interprétée par la diabolique Judith Anderson, la célèbre Mrs Danvers de Rebecca). Effrontée, elle s’oppose constamment à l’autoritarisme de sa tutrice, jusqu’à la tuer plus ou moins accidentellement dans les escaliers de la maison. Walter O’Neil, fils du percepteur et témoin de la scène, devient le complice d’un crime à étouffer. Dès ces premières minutes, le ton est donné : sur fond de haine monstrueuse teintée d’une forte culpabilité, Lewis Milestone multiplie les scènes tournées de nuits et les jeux d’ombres pour mieux signifier le trouble morbide dans lequel les deux adolescents ont sombré. Condamnés à rester enracinés dans cette province industrielle, ils vont mettre en commun leurs intérêts, qui reposent sur le maintien du secret et l’aisance financière. Près de vingt années s’écoulent jusqu’au retour de Sam Materson (Van Heflin) dans sa ville natale. Il a grandi aux côtés des jeunes criminels, notamment la jolie Martha dont il était amoureux, et pourrait venir colporter la rumeur sur leurs méfaits.

Avec une attention que certains pourront trouver trop appliquée, voire un peu académique, Lewis Milestone multiplie les nombreuses références au film noir qui règne en maître à Hollywood depuis le début des années 1940. Tout en ménageant de jolies plages de suspense, les enjeux sont abordés ici avec une configuration balisée (un crime, un coupable, un complice et un élément perturbateur) tandis que les figures féminines s’opposent presque schématiquement ; face à Lizabeth Scott, jolie blonde mélancolique aux airs trop évidents de Lauren Bacall (qui venait alors de s’imposer dans Le Port de l’angoisse d’Howard Hawks), la divine Barbara Stanwyck (elle-même venait de briller dans le mythique Assurance sur la mort de Billy Wilder) joue avec le génie qu’on lui connaît les garces de luxe, composant sans scrupule avec une morale modulable selon ses intérêts. En somme, toutes les figures sont ici convoquées pour ce jeu du chat et de la souris où cupidité et désir frustré se côtoient, donnant l’étrange sentiment qu’aucun des personnages n’est pleinement à sa place. Les mariages y sont arrangés tandis que des compagnons de fortunes se rencontrent sur le perron d’un hôtel miteux, dissimulant tant bien que mal une solitude morale qui contamine l’ensemble de ce film désenchanté.

Centre névralgique de L’Emprise du crime auquel on pourra nettement préférer le titre original, The Strange Love of Martha Ivers, le couple de criminels est à ce point dissonant qu’il révèle rapidement le profond désarroi des deux personnages, culpabilisés d’avoir conduit un innocent à la potence. Face au fragile Kirk Douglas (alors au début de sa carrière) qui plonge progressivement dans un complexe d’échec, encouragé par un alcoolisme qui le ronge, Barbara Stanwyck dissimule derrière sa raideur un romantisme morbide. Le retour de Materson met à jour cette obsession en construisant un pont vers ce passé volontairement refoulé et conduit les deux coupables sur l’inexorable chemin de la fatalité. Sans forcément atteindre la maestria de Fritz Lang qui, tout au long de son œuvre, n’a cessé de s’intéresser à la question de la culpabilité criminelle, Lewis Milestone livre néanmoins une œuvre ambiguë où l’amertume et les échecs prennent définitivement le pas sur la vie dont on avait rêvé.

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