Accueil > Actualité ciné > Critique > La Terre éphémère mardi 23 décembre 2014

Critique La Terre éphémère

Histoire d’un ruisseau, par Marianne Fernandez

La Terre éphémère

Simindis Kundzuli

réalisé par George Ovashvili

Sur les îlots éphémères de l’Inguri, en Abkhazie (région indépendante de la Géorgie depuis 1992, reconnue par six États uniquement, Russie comprise), émergeant au printemps avec la baisse du niveau de l’eau, les paysans font pousser les récoltes qui leur permettront de vivre et nourrir leurs familles pendant le reste de l’année. Tel est le cas du vieil homme qui s’installe avec la caméra de George Ovashvili sur l’îlot qui nous occupe (artificiellement créé par la production) pour cultiver du maïs, avec l’aide d’une jeune fille dont on ignore d’abord l’identité.

Le premier homme

La Terre éphémère se construit autour de cette anecdote : la prise de possession d’une terre vierge et sans propriétaire par un paysan dont la survie dépend de ce travail, qui durera plusieurs mois. Presque entièrement muet, bercé par le chant de l’eau qui s’écoule et du vent qui fait trembler les épis, ce deuxième film géorgien détaille avant toute chose le travail de la terre, l’installation progressive du paysan sur ce sol intact, qui passe aussi par la construction d’une cabane où s’abriter et vivre pendant quelque temps. Par des changements d’échelle et de perspective, le réalisateur rend habilement compte de l’écoulement du temps – d’un gros plan sur une main qui laboure la terre, on passe à un plan d’ensemble sur l’îlot devenu champ, à la terre entièrement labourée. La simple beauté de l’entreprise est évidente, corollaire de panoramas d’une beauté presque originelle. La cabane est dressée puis habitée, la terre peu à peu labourée. Les épis ne sont d’abord que des grains, jaunes déposés sur la terre marron, avant de grandir, verts, et de finir brûlés par le soleil. L’histoire de la vie en somme, condensée, accélérée par l’unité de lieu et même de temps (on sait qu’à la fin de la récolte la terre sera immergée de nouveau). Cette terre éphémère devient une sorte d’Eden où se réfugient deux innocents (on le suppose…), et l’épilogue du film souligne la petitesse de l’homme face à la nature, puisque c’est un autre paysan qui l’été suivant arrive sur ce même îlot ressurgi du fleuve, pour exploiter à son tour cette terre qu’il croit vierge de toute influence humaine.

Spécialisé en partie dans les coproductions venues du Caucase (avec notamment l’excellent Leçons d’harmonie, sorti lui aussi cette année), le producteur-distributeur français Arizona soutient ici une cinématographie de plus en plus diffusée, exportée. Un soutien mérité puisque La Terre éphémère est désormais dans la shortlist pour la course à l’Oscar du meilleur film étranger. Ce deuxième long-métrage touche toutefois moins son but dans la mesure où il cherche à dépasser ce sens littéral et assez simple qu’on vient de décrire, à donner une portée métaphysique à l’anecdote. Étant presque entièrement muet, quelques rares échanges mis à part, le scénario laisse se tendre entre les personnages, mais aussi les soldats abkhazes et géorgiens qui passent le long de la rivière, un réseau d’inquiétudes et de soupçons sur lequel rien n’est jamais tranché. La relation entre la jeune fille – qui semble effectuer ces tâches pour la première fois, et dont l’apprentissage progressif est nettement souligné – et son grand-père est lourde d’inconfort et de sous-entendus (la jeune fille a honte des changements de son corps, vis-à-vis des soldats qui la reluquent depuis l’autre rive). L’absence de dialogues condamne le jeu à se résumer, au-delà des gestes du labeur, à des moues ou regards qui se veulent certes expressifs mais restent, par l’accumulation de non-dits, sujets à interprétation, jamais explicités (par exemple lorsque la jeune fille saigne un matin, précisément après que la terre de l’îlot a été souillée par les soldats pendant la nuit : s’agit-il d’un parallèle symbolique avec son apprentissage de la vie, ou le résultat d’une violence restée hors champ… les deux interprétations restent possibles).

Les épis de la colère

Dans sa mise en abyme de l’histoire de la terre (un tel lyrisme est facile devant la beauté de ce décor : vierge de toute activité humaine, temporairement sorti de l’eau), La Terre éphémère pèche en distillant un élément d’étrangeté en la personne d’un soldat géorgien blessé, que le paysan trouve sur son île, recueille, cache et soigne. La relation du soldat avec la jeune fille notamment (car il est perpétuellement question de l’empire paternaliste qu’a le vieil homme sur elle), mais aussi avec le paysan lui-même (dont le fils est une victime de la guerre, on le suppose, entre les séparatistes abkhazes et l’armée géorgienne) sont assez démonstratives. Le didactisme du propos, jamais nuancé par les dialogues, est un peu pesant, et l’horreur de la tempête finale tombe comme un cheveu sur la soupe, ou en tout cas comme un sacrifice trop peu motivé par le scénario. Peut-être, dans son intention de rendre compte du caractère éphémère de la vie, de la petitesse de l’homme face aux forces de la nature, et surtout d’une situation si singulière, la forme documentaire aurait été plus appropriée. Choisissant de créer des personnages dont l’identité se dérobe, le film lui-même reste à la surface de son propos, les personnages bientôt engloutis à leur tour dans le silence, sans qu’on ait vraiment su quoi que ce soit sur eux.

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