Accueil > Actualité ciné > Critique > Le Labyrinthe du silence mardi 28 avril 2015

Critique Le Labyrinthe du silence

Et puis les téléfilms, par Benoît Smith

Le Labyrinthe du silence

Im Labyrinth des Schweigens

réalisé par Giulio Ricciarelli

En 2007, un beau film de Robert Thalheim, Et puis les touristes, se penchait avec tact sur le sombre héritage du camp d’extermination d’Auschwitz sur les lieux même, en Pologne, de nos jours. L’acteur principal était un beau blond du nom d’Alexander Fehling. C’est une étrange sensation de revoir aujourd’hui ce comédien en tête d’affiche d’un autre film sur les traces de la Shoah et précisément de ce camp dans la mémoire collective, cette fois se déroulant en Allemagne moins de vingt ans après la chute du régime nazi, et surtout, beaucoup moins délicat vis-à-vis de son sujet.

Sur la base historique du procès, tenu à Francfort dans les années 1960, d’anciens nazis ayant été en fonction à Auschwitz, Le Labyrinthe du silence de Giulio Ricciarelli imagine le travail d’enquête minutieux qui y aurait conduit, mené par un jeune et ambitieux procureur, fictif et joué par Fehling. Élevé comme ceux de sa génération dans le tabou sur le régime nazi et la « Solution finale », le blanc-bec improvisé chevalier blanc va tomber des nues devant les témoignages de l’horreur rapportés par les déportés survivants, mais aussi devant l’ampleur de la compromission de ses compatriotes, des gens du commun qui ne veulent plus rien savoir aux institutions qui n’auront de cesse de mettre des bâtons dans les roues de son enquête, et jusque dans son entourage immédiat. L’archétype est connu : procureur, journaliste ou détective, le fouineur intègre et naïf est une solution de facilité éprouvée pour faire contempler, à travers ses yeux, la vérité dont les nôtres, paraît-il, se détournent – que cette vérité soit historique ou non. Un tel personnage n’a (trop) souvent que la fonction de vecteur, pour ne pas dire de prétexte.

Trop de cas de figure défigurent

L’ennui avec Le Labyrinthe du silence est qu’il ne comporte aucun personnage qui soit autre chose qu’un prétexte. Ricciarelli a peuplé son film d’apparitions appelées à ne servir que de cas de figure du traumatisme de l’extermination des Juifs, du côté des victimes comme des bourreaux. Si bien que tel personnage figurera le survivant que la honte retient de témoigner ; tel autre le survivant qui veut témoigner mais rencontre l’indifférence et l’incrédulité ; tel autre le nazi planqué mais sans remords ; tel autre l’Allemand propre sur lui qui rechigne à toucher au linge sale ; telle autre (cette jeune femme qui sort avec notre juge et finit par ne plus supporter que celui-ci « voie le mal partout ») la jeunesse qui préfère laisser l’histoire de la génération précédente derrière elle... etc. Soit autant de personnages qui, en dehors de ce qu’ils représentent dans la dialectique du film, n’existent pas vraiment ; autant de balises pour borner un ouvrage conçu comme une leçon d’histoire plutôt que comme un travail de cinéma.

Mais voilà, la transposition au cinéma, la nécessité de créer de la fiction ne semblent pas, eux non plus, susciter plus que le zèle aride consacré au travail à faire. De même que les personnages schématiques échouent à traduire une dimension sincèrement humaine de la culpabilité et de la prise de conscience, les artifices dramatiques invoqués pour mettre ces thèmes en action (enquête contrariée à rebondissements, courses contre la montre, magouilles internationales avec intercession du Mossad, et bien sûr cette amourette sans intérêt en elle-même) sonnent creux. Tout au plus relèvera-t-on les efforts d’ambiguïté dispersés avec plus ou moins de bonheur dans les recoins de ce combat pour la justice. On trouve cette ambiguïté sous une forme soulignée voire forcée (celle de l’ambitieux jeune juge qui hésite entre s’attaquer illico aux « gros poissons » comme Eichmann ou Mengele, pour le coup d’éclat, et ramasser les exécutants moins visibles, symboles de la complicité de toute la société) ou sous une autre plus discrète et plus convaincante, celle du procureur général qui appuie l’enquête sans dévoiler toutes ses cartes (le sens de la nuance de son interprète, le pilier de théâtre Gert Voss mort peu après le tournage, y est pour beaucoup). C’est trop peu pour que le devoir de mémoire ne soit pas ici bradé sous une forme audiovisuelle bien stérile.

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