Accueil > Actualité ciné > Critique > Love and Friendship mardi 21 juin 2016

Critique Love and Friendship

© Blinder Films – Chic Films – Revolver Amsterdam – Arte France Cinema

Whit Speedman, par Adrien Dénouette

Love and Friendship

réalisé par Whit Stillman

Avec cinq films parcimonieusement égrenés sur vingt-cinq ans, c’est peu dire qu’on fait de chaque nouvelle sortie de Whit Stillman un petit événement. À plus forte raison lorsqu’il adapte l’auteure la plus proche, en pensées, de ses comédies sophistiquées (Jane Austen), et qu’il rapatrie, dix-huit ans après leur première collaboration, une comédienne ayant dérivé très loin du rivage arty des Derniers Jours du Disco. À ce propos, rares sont les acteurs capables, en un choix, de changer du statut somnolent de promesse gâchée à celui d’interprète culotté. C’est précisément le cas de Kate Beckinsale dans Love & Friendship, incorporant dans cette histoire de badinages et de remariages adapté du court roman épistolaire Lady Susan, l’héritage de deux décennies de séries B d’action (Underworld en particulier, ainsi qu’une flopée de thrillers médiocres). Come back en amont duquel est scellée, pour la première fois et dans la langue de Shakespeare, l’union d’un des réalisateurs américains les plus raffinés et de sa muse littéraire.

Excès de vitesse

Verdict de ce curieux mélange des genres : si l’adaptation de Jane Austen par Whit Stillman pouvait laisser craindre un excès de maniérisme, c’est précisément, malgré le risque identifié d’une enflure de style, l’inverse qui se produit. En réalité, si, il y a surchauffe, mais elle ne vient pas de là où l’on s’y attendait, mais plutôt d’un dépassement de programme. Venant magistralement démentir, par la fringance générale du récit, l’image un peu guindée qu’on pourrait se faire d’une dramédie cup of tea, Love & Friendship s’accorde si bien à la pétulance de son héroïne qu’il désavoue le faste des tableaux statiques au profit d’une constante agitation. Dès l’ouverture, tout va pour ainsi dire beaucoup trop vite. Trop vite pour que le cerveau du spectateur, complètement dépassé par le fuite en avant, assimile autre chose qu’une cacophonie de pleurs, de cris et d’étoffes froissées. C’est que l’action, ubique et impartiale, diffracte d’un bout à l’autre les réactions tantôt favorables (les hommes, toujours séduits), tantôt hostiles (les femmes, moins dupes mais néanmoins impuissantes), que provoquent les intrigues de sa protagoniste, Lady Susan. Glissant malicieusement d’une ville à l’autre sans soucis du raccord, la fiction semble dès lors piratée par sa ruse. Étincelante dans son rôle de veuve en quête d’un bon parti, contrainte à forcer l’invitation chez ses cousins les Vernon dont elle espère soutirer le beurre (un squat aux frais de la princesse) et l’argent du beurre (les faveurs de Reginald De Courcy, beau-frère de son hôte), Susan soumet le rythme du film à la toute-puissance de son débit de parole. À l’arrivée, si Stillman peut booster un vaudeville endimanché en comédie d’action victorienne, c’est qu’il trouve en Beckinsale le véhicule idoine à son désir de vivacité – insolente de versatilité pour suggérer que sous cette veuve volubile se cache la plus grande garce du Royaume.

Triomphe de l’harmonie

L’essence épistolaire du roman trouve sa meilleure traduction dans la démultiplication du personnage, l’impression d’emballement tenant au fait que Lady Susan gomme, en se substituant physiquement aux lettres, les distances et délais de communication. Il y a d’ailleurs, dans cette façon de réduire l’Angleterre des lords à un microcosme de poche, deux fantasmes gigognes : en premier lieu celui de Lady Susan qui, à mesure qu’elle narre ses propres exploits à sa confidente, cultive l’illusion de tenir le monde dans le creux de sa main ; et celui du cinéaste de reconstituer une petite scène utopique, fourmillant certes de manigances, mais où rien, finalement, ne semble trop prêter à conséquences. Tout le programme comique réside ainsi dans l’écart entre la menace que représente Lady Susan aux yeux de la bienséance, et la protection que lui apporte, paradoxalement, sa connaissance du protocole.

Love & Friendship produit ainsi du romanesque au carré, synchronisant dans un même élan deux postures : faire de sa propre vie un roman épistolaire (Susan procède essentiellement par l’écrit et la parole), et se charger soi-même d’en faire le récit. C’est un peu la part « Jane Austen » du projet : portraiturer des personnages si sournois qu’ils peuvent, par leur maîtrise totale des codes (en l’occurrence la langue), faire sauter le verrou des sociétés les plus inflexibles. Mais alors que, de l’aveu du cinéaste, le roman condamnait plus fermement la fourberie de sa petite allumeuse, les films de Stillman se distinguent toujours par leur profonde bienveillance. Voyant ses plans ruinés par une grossesse compromettante, un mariage pour sauver les apparences et celui, heureux, de sa propre fille avec Reginald de Courcy, la Susan du roman d’origine se retrouve ainsi deux fois dindon. Tandis qu’à l’opposée, digne devant la malchance, la Lady Susan de Love & Friendship finit par regarder d’un œil Fair-play le triomphe du grand amour. Comme souvent chez le cinéaste de la « sambola », cette danse consolatrice que Greta Gerwig inventait dans Damsels in Distress, l’harmonie finit par imposer sa loi.

Il y a ainsi chez Whit Stillman, au fil de ses fictions à retardement (jamais contemporaines), l’affirmation d’un désir anachronique. Comme si, parfaitement hors du temps, son cinéma nécessitait le recul des années (voire, ici, des siècles) pour croquer nos traits les plus ataviques. Et si c’est la première fois qu’une histoire du cinéaste aboutit à un dénouement heureux, là où ses précédentes laissaient leurs personnages en proie au doute, c’est sans doute parce que son esprit « Club » a trouvé, dans l’Angleterre de Jane Austen, un parfait viatique auquel se régénérer.

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