Accueil > Actualité ciné > Critique > My Magic mardi 4 novembre 2008

Critique My Magic

« Petit et délicat », par Marion Pasquier

My Magic

réalisé par Eric Khoo

Il y a trois ans, le Singapourien Eric Khoo proposait Be with Me, film riche d’expérimentations formelles et de sobres émotions. On retrouve dans My Magic, présenté en compétition officielle cette année à Cannes, les traits de l’univers de Be with Me : un récit minimal, des couleurs sombres, de longs plans séquences fixes qui décrivent des êtres solitaires soumis à une sorte de fatalité. Centré sur l’histoire d’un père et de son fils, misant sur le charisme du premier, magicien, My Magic est moins ambitieux que Be with Me : on peut se laisser séduire par sa simplicité, elle peut aussi agacer et decevoir.

La trame de My Magic fait redouter certaines facilités. À Singapour, Francis, autrefois magicien, passe sont temps à boire dans les bars pour oublier combien il souffre depuis la mort de sa femme. Ce faisant il délaisse son petit garçon, qui redouble de sérieux pour être bon à l’école, se donner la chance d’un avenir meilleur. Lorsque Francis comprend son égoïsme, il se remet au travail en faisant des tours de magie dans un bar. Mais le sort s’acharne sur les plus faibles et, alors qu’il commence à gagner de quoi financer les études du petit, le colosse est torturé à mort. Le premier problème de cette histoire est qu’elle n’évite pas le manichéisme. Francis est certes à la fois détestable (au début) et émouvant, mais le couple qu’il forme avec son fils est celui de victimes attachantes, les hommes qui font obstacle à leur bien-être étant des bourreaux (qu’il s’agisse des tortionnaires ou de la société qui les réduit à l’état de pauvreté). La pitié est ainsi suscitée trop facilement. Certaines utilisations de la musique sont à cet égard assez lourdes, lorsqu’une mélodie triste accompagne, redouble, l’image du petit pleurant sa mère disparue.

Au centre de Be with Me était Teresa Chan, une femme aveugle et sourde qui fascinait Eric Khoo. La personne de Francis, magicien dans la vie aussi, est également à l’origine de son désir du film. Très présent dans des plans qui lui laissent toute la place, cet homme dégage en effet une aura assez fascinante, lorsqu’il ingurgite des quantités astronomiques d’alcool, que son corps résiste à toute douleur. Mais on a trop l’impression que le film mise sur un charisme, un physique impressionnant et des tours de magie : le spectaculaire apparaît trop facile. La photographie, toute de couleurs ocres, signée du même chef opérateur que pour Be with Me, Adrian Tan, est en revanche une aussi grande réussite que dans le précédent opus.

Be with Me était ancré dans le XXIe siècle : les personnages ne parvenaient plus à communiquer que médiatement (par textos ou espionnage), ils étaient dépassés par leurs vies autant que par les vastes espaces qui les engloutissaient. Le film questionnait notre époque, les personnages nous semblaient proches et nous interpellaient. My Magic est une fable, close, bien faite et cohérente mais qui ne pourrait par principe qu’être à distance de nous. Be with Me faisait s’intriquer trois histoires qui résonnaient les unes dans les autres, avaient ainsi une vraie richesse. Centré exclusivement sur Francis et son fils, My Magic appelle une lecture plus facile, plus passive, le spectateur sait où on l’emmène, ce qu’on lui raconte. Il n’y a pas ici d’expérimentations sur la place des personnages dans le cadre, sur le langage, l’écrit... Cette simplicité formelle permet d’être réceptif à la magie, au rêve qui imprègnent le film. La fin va jusqu’à nous plonger dans l’imaginaire de l’enfant, lors d’une scène irréelle que l’on trouvera féérique ou niaise selon qu’on a accepté ou non l’univers de ce conte.

L’aspect très lisse du film est ainsi soit responsable d’un certain désintérêt que l’on éprouve soit ce qui peut le rendre marquant. La cohérence de ce court récit est sans doute liée à l’urgence avec laquelle il s’est construit : le cinéaste l’a écrit en quelques jours et tourné en neuf, son fils a composé la musique en une nuit, les scènes de prestidigitation n’ont nécessité qu’une seule prise. Malgré la lourdeur du sujet (rapport père-fils, deuil, déterminisme social, rédemption...), la pesanteur qui se dégage des plans sombres et souvent muets, le malaise que le jeu de Francis rend très prégnant, My Magic est empreint d’une légèreté gracieuse. Il a le charme des objets bien faits, qui présentent un univers particulier. Eric Khoo voulait faire un film « petit et délicat ». En ce sens il est donc une réussite. On n’en attend pas moins du cinéaste un prochain film qui poursuive d’autres ambitions.

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