• Neil Young : Heart of Gold

  • États-Unis
  • -
  • 2006
  • Réalisation : Jonathan Demme
  • Image : Ellen Kuras
  • Montage : Andy Keir
  • Producteur(s) : Jonathan Demme, Ilona Herzberg
  • Interprétation : Neil Young, Emmylou Harris, Ben Keith, Spooner Oldham, Rick Rosas, Karl Himmel, Chad Cromwell, Wayne Jackson, Pegi Young...
  • Date de sortie : 27 septembre 2006
  • Durée : 1h43
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Neil Young : Heart of Gold

réalisé par Jonathan Demme

Vous aimez Neil Young ? Qu’il passe du folk au rock furieusement électrique, des bandes sons pour des films comme Dead Man de Jarmusch à la country la plus traditionnelle ? Vous êtes prêt à fermer les yeux devant un mauvais documentaire, du moment que vous entendez votre idole gratter sa guitare ? Ce concert filmé est fait pour vous. Pour les autres, il va falloir être sacrément indulgent pour supporter près de deux heures qui, malgré l’indéniable talent du musicien, en paraissent le double, tant l’homme derrière la caméra – qui avait pourtant un trésor à portée de main – ne fait preuve que de paresse.

Jonathan Demme, bien sûr, c’est celui du Silence des agneaux et de Philadelphia. Mais c’est aussi un réalisateur pour qui la musique joue un rôle prépondérant, et qui l’a déjà démontré, notamment, à travers Stop Making Sense, le concert filmé des percutants Talking Heads. Le voilà donc, en bon fan de Neil Young, qui se prend à filmer la performance de la star au fameux Ryman Auditorium de Nashville. Une ville qui ne vit que par et pour la musique, une salle de spectacles à l’acoustique exceptionnelle, un génie du folk et son nouvel album, Prairie Wind, présenté comme le dernier pan d’une trilogie formée par les mythiques Harvest et Harvest Moon, et un cinéaste de talent : quand on prend place sur son siège, on regrette presque de ne pas avoir sorti le smoking pour l’occasion. Les premières minutes du film rendent d’ailleurs compte d’une sorte de tension, de flux électrique tout à fait palpable et vraiment dignes d’un moment d’exception. Et les quelques mots sans grand intérêt lâchés par Neil Young ou ses musiciens, dans les voitures qui les conduisent sur les lieux du concert, ne font paradoxalement qu’accentuer l’impatience du spectateur…

D’emblée, on se sent donc au centre d’un événement prestigieux. Les ors de la salle et la classe du chanteur impressionnent les pupilles. La solennité de l’instant saisit les tripes. Et puis… et puis, dès le deuxième morceau, on commence à s’endormir. On avait presque oublié à quel point les concerts filmés sont un concept vide de sens. De l’ambiance de la salle (qui ne devait pas être fameuse, puisqu’il s’agit de toutes manières d’un théâtre aux places assises), on ne saura rien, d’autant que Demme, dans un parti pris curieux, refuse de filmer les spectateurs. De son acoustique, pas plus, puisque les qualités sonores du Ryman Auditorium, si souvent relevées, se perdent dans la captation par les micros du cinéaste. Celui-ci aurait au moins pu profiter de l’occasion pour approcher sa caméra de la scène, des musiciens, de leurs mains courant sur les multiples instruments ; au lieu de cela, on n’aura droit qu’à une vue de face peu flatteuse qui applatit l’image en même temps que le propos. Et d’ailleurs, quel propos ? « Un portrait intime du légendaire chanteur-auteur-compositeur (…) », nous avertit un dossier de presse dithyrambique comme il se doit. Une simple caméra sur un rail au premier balcon, corrigera-t-on.

Dès lors, ce ratage complet nous amène à être presque involontairement critique à l’égard de Young lui-même, qu’on avait jusque là plutôt tendance à apprécier, voire admirer. Le décor de son show, tout d’abord, est d’un kitsch presque naïf, censé représenter l’intérieur cosy d’un ranch chaleureux, avec feu de cheminée et rideaux aux fenêtres. L’homme ensuite, qu’on connaissait hirsute, le cheveu long et l’éternelle chemise de bûcheron canadien, le geste ample et rageur sur sa Gibson électrique, se ramène aujourd’hui la patte bien taillé, Stetson sur la tête et costume assorti, les rides aux coins des yeux. Certes, lui qui chantait hier « old man, look at my life, twenty-four and there’s so much more » a désormais plus de soixante ans. Tant mieux s’il s’est assagi et ne nous rejoue pas sans cesse la comédie du papy rocker. Mais pour autant, était-ce la peine d’aligner ainsi tous les clichés du joueur de country revenu de tout, et jusqu’à huit guitaristes ( !) sur un morceau ? On sent bien que le chanteur est ravi de réunir ainsi tous ses amis musiciens, mais vingt-cinq personnes sur une scène, même gigantesque, c’est trop. Et même, superflu, puisque on n’entend pas tout le monde – au cinéma en tout cas.

C’est d’autant plus dommage que Young sait encore s’y prendre pour faire affleurer l’émotion. Que ce soit au cours de ces interludes où il évoque sa jeunesse, le temps qui passe, la mort de ses proches, toujours avec justesse, sans jamais tomber dans le pathos mais au contraire au travers d’un humour fin et discret, ou quand il rejoue les morceaux reconnaissables au premier accord du mythique Harvest (sans conteste l’un des meilleurs albums folk de tous les temps) la puissance poétique de l’homme revient comme une évidence. Le plus fort moment du film est à ce titre le générique de fin, où Young, de trois-quart dos face à une salle complètement vide – est-ce avant, ou après le concert ? – joue, enfin seul, une ultime composition pleine de profondeur. Une des plus belles chansons du concert, ainsi qu’une image enfin travaillée et pleine de sens.