Accueil > Actualité ciné > Critique > Persécution mardi 15 décembre 2009

Critique Persécution

Quand le bâtiment va, rien ne va, par Ariane Beauvillard

Persécution

réalisé par Patrice Chéreau

Explorant les limbes du désir depuis quelques films, Chéreau revient après une escale au pays du classique (Gabrielle) pour réaliser l’exact opposé de son chef d’œuvre Intimité. En tentant de retrouver la frénésie de vivre à l’écran des précédents films, Persécution sombre rapidement dans le film parleur un peu fade, trop obsédé par l’idée de mettre en valeur un acteur qui ne fera décidément jamais dans la nuance : Romain Duris.

L’un des aspects les plus intéressants de l’œuvre de Chéreau reste son rapport au corps : moyen de communication ultime ou costume des handicapés du sentiment, théâtre du désir, du plaisir inavouable ou inavoué, le corps représente, met en scène ce que les mots ne diraient qu’avec lourdeur ou emphase. L’un des premiers problèmes de Persécution est justement ce glissement opéré par Chéreau de la simplicité (parfois violente) de ce rapport au charnel vers la description psychologique de ce dernier. Ce qui intéresse Chéreau ici n’est donc plus la façon dont on aime, bien ou mal, mais les mécanismes de l’amour et du désir. Les objets du désir sont ici au nombre de trois : Daniel (Romain Duris) qui aime Sonia (Charlotte Gainsbourg) qui aime Daniel, qui est aimé par un fou (Jean-Hugues Anglade) que l’on ne nomme pas, sorte de fantôme, de mauvaise conscience de Daniel, et probablement de Chéreau lui-même. Daniel vit au-dessous de ses moyens intellectuels, au-dessous de ses moyens affectifs. Il a besoin de sauvage, de déséquilibre pour vivre, sensation que lui procure Sonia en s’éloignant régulièrement pour provoquer chez lui le désir, et pour éviter de construire un schéma de couple qu’elle redoute. Rien de bien original jusque là. On retrouve, comme toujours dans le cadrage de Chéreau, cette idée du tremblement, de l’instabilité qui était autrefois nuancée par la présence d’un être médiateur (J.-L. Trintignant dans Ceux qui m’aiment prendront le train) ou par une sortie narrative. L’un des profonds manques de Persécution est l’absence de la nuance : si Chéreau avait décidé de nous livrer de façon brute son discours sur la peur d’aimer, il se serait sans doute moins noyer dans le chichi verbeux et la répétition.

Chaque chose en son temps : on pourrait voir dans le tremblement systématique de la caméra la représentation du rythme vital tel que le conçoit Chéreau ; mais là où ses précédents films prenaient le temps du repos, de la réflexion, du sentiment, Persécution se repose en papotant gentiment sur la vie, la mort, le désir, l’amour sous forme de dialogues souvent trop écrits, souvent trop appuyés. Cette pesanteur est à l’image du personnage central : celui de Daniel/Duris, visible obsession du réalisateur qui ne filme que trop brièvement les deux autres, Gainsbourg et Anglade, les empêchant d’exister du début à la fin. Nous en arrivons ainsi au problème principal du film : le vide intersidéral de Daniel/Duris, solitaire, tête-à-claques, ouvrier en bâtiment qui a lu Schopenhauer et arbore avec fierté sa barbe de trois jours... Duris semble être bien davantage préoccupé par l’idée de représenter une génération, de lui plaire, que de donner corps à ce Daniel caricatural. Il fume, il a le regard méchant en gros plan, il pique de temps en temps une petite crise version Audiard ou Klapisch : Duris est le trentenaire paumé sans subtilité. Sauf que l’on attendrait un peu plus de profondeur de la part de Chéreau que de celle de Klapisch... et, qu’au contraire, on attendrait ici un déchirement, une remise en question et non un maelström de phrases toutes faites qui parcourent le film : « quand on mérite des choses, on peut les avoir » / « il y a un bon moment avec les bonnes personnes ». La violence des rapports humains qui caractérisaient souvent les personnages de Chéreau est ici dévoyée par les poses, les tics de Duris et de Daniel. Si parfois le réalisateur a su imposer une certaine tendresse dans l’hystérie (comme en témoigne le beau personnage de Valeria Bruni-Tedeschi dans Ceux qui m’aiment prendront le train), cette hystérie en devenait positive, car nue, réelle, sans fard. Dans Persécution, tout semble amplifié, faux, poseur, à tel point que l’on finit par se désintéresser totalement et de Daniel, et du film.

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