Accueil > Actualité ciné > Critique > Photo mardi 9 avril 2013

Critique Photo

Le souffle coupé, par Benoît Smith

Photo

réalisé par Carlos Saboga

Seule dans sa chambre parisienne plongée dans le silence et l’obscurité presque totale, une femme âgée exhale son dernier souffle. Ce beau plan, un des tout premiers, se détache plastiquement du reste du film à tel point qu’on pourrait le soupçonner de n’être qu’un tour de force pour donner une tenue à une matière moins palpitante. Pourtant, dans ce dépouillement travaillé tel un écrin autour d’une respiration qui s’éteint, une sensation plus secrète circule, de l’ordre de l’évanouissement, de la rupture du dernier lien avec quelque chose de diffus dans les ténèbres. La suite semble préciser cette sensation. La fille de la défunte découvre dans l’appartement de vieilles photos qui lui apprennent qu’on lui a menti sur son véritable père, lequel pourrait bien être un dissident portugais assassiné sous le régime de Salazar. Son enquête semble matérialiser cette chose diffuse en éléments concrets mais épars : les informations qu’elle collecte çà et là, d’un témoin à l’autre, d’un moment de dialogue à l’autre, d’une trace écrite ou photographique à l’autre, éléments dont les ellipses du montage cut traduisent l’aspect fragmentaire. La perception de ces informations (d’où découle la mise au jour des secrets de famille) s’apparente à la consultation d’un album de photos dont les absences – ce que les images fixes n’ont pas saisi – se feraient remarquer. Une consultation pas si tranquille pour notre enquêtrice, prisonnière de ce passé qu’elle ignore mais qui ne l’ignore pas et même l’oppresse, tandis qu’on lui répète trop souvent à quel point elle ressemble à sa défunte mère (Anna Mouglalis interprète la fille, mais pose aussi comme la mère sur les photos).

Voilà ce que propose la première partie de Photo, la plus stimulante. On pourrait presque dire : le premier des deux films qui le constituent, tant la suite déçoit les attentes de ce qui la précède. Photo est le premier long métrage réalisé par Carlos Saboga, le scénariste de Mystères de Lisbonne et des Lignes de Wellington, chez qui on imaginerait aisément une affinité avec les récits de feuilleton historique. Or si Photo offre un écho lointain de ce genre, on peut regretter que le souffle de tels récits ne se soit pas également infiltré jusqu’ici.

Devoir de dissertation

À mesure que l’histoire ancienne se reconstitue et qu’une vérité peu reluisante se fait jour, le long métrage perd la singularité qu’il avait acquise dans sa forme pour rejoindre le tout-venant du film d’enquête historique balisé (heures sombres de l’histoire, rejet de certains témoins, situation amoureuse flottante...), comme si Saboga abandonnait toute velléité de travail cinématographique pour se concentrer sur l’énoncé de son objet, sur le déroulement du scénario jusqu’aux dernières révélations. La diction très littéraire des personnages, jusqu’ici antidote au naturalisme et incitant à nous détacher du littéral pour nous intéresser à la façon dont cette parole est captée, devient alors un boulet sentencieux. Photo en vient à exercer son devoir de mémoire tel un pensum, quitte à forcer les traits. Forçage à l’image de ce personnage d’ancien barbouze de la dictature, forcément non repentant, forcément d’un racisme primaire (comme si les salauds ne pouvaient pas arborer l’apparence de la sympathie), forcément doté d’un trait de personnalité dont la douceur contraste avec la répulsion qu’il suscite (son amour des pigeons). Photo, à ce moment, n’a déjà plus rien à faire espérer que l’aboutissement de l’enquête et l’éclatement final d’une vérité évidemment plus trouble que prévu, tel l’achèvement d’un programme qu’on eût aimé moins mécaniquement mû et plus habité.

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