Accueil > Actualité ciné > Critique > Something Must Break mardi 9 décembre 2014

Critique Something Must Break

Quelque chose d’organique, par Clément Graminiès

Something Must Break

Nånting Måste gå Sönder

Dans la lignée de toute une production nord-européenne qui aborde assez régulièrement la question du genre et des transgenres, Something Must Break d’Ester Martin Bergsmark a au moins le mérite de ne pas réduire son sujet à une étude sociale et sociétale, entre revendication politique volontariste et désir d’assimilation à la norme dominante. Il faut dire que le film repose entièrement sur le personnage de Sebastian, devenu Ellie, jeune transgenre au bord de la marginalité qui a décidé de vivre sans se préoccuper du regard interrogateur ou réprobateur des autres. Ce parti-pris scénaristique déleste d’entrée de jeu le propos d’un besoin de justification qui, au-delà des considérations pédagogiques qu’on pourrait lui louer (sensibiliser le spectateur à l’acceptation d’un personnage qui défie les catégorisations), aurait pu se retourner contre le film lui-même en cristallisant l’attention du spectateur sur la question de la différence tout en le mettant en position dominante. Ici, le conflit se love plutôt au niveau de l’intime et précisément dans ce qui lie Ellie à Andreas, le garçon dont elle tombe rapidement amoureuse après l’avoir rencontré dans les toilettes publiques à la suite d’une trop banale agression transphobe. Si Andreas reconnaît également son attirance pour le personnage principal, il y oppose néanmoins une forme de résistance du fait qu’Ellie n’est ni totalement une fille, ni totalement un garçon, ce qui jette le flou sur son hétérosexualité supposée et revendiquée. Tout l’enjeu du film – comme son titre l’indique – va donc reposer sur le fragile équilibre entre l’acceptation de ce qui doit être et la remise en question de certains présupposés.

Passages obligés

Si le propos ne s’encombre pas des écueils du film à thèse, le scénario n’évite cependant pas le piège de l’accumulation de scènes attendues, ce qui rend Something Must Break prisonnier de ses modèles cinématographiques (on pense notamment à Boys Don’t Cry de Kimberly Peirce). L’indépendance d’esprit que revendique Ellie ne l’absout cependant pas de devoir payer le prix fort auprès de la société suédoise : constamment au bord de la marginalisation, le personnage doit subir la défiance, les remarques ou questions humiliantes, quand une scène de drague ne vire pas à l’agression la plus banalement sordide. En contrepoint de qui ressemble à des passages obligés trop souvent vus dans le cinéma LGBT (alors que François Ozon est pourtant parvenu à s’en affranchir dans le pour autant discutable Une nouvelle amie), le dispositif filmique prend le parti de nous donner accès à l’intériorité du personnage par le biais de la voix off surplombante d’Ellie qui questionne et commente son rapport au monde. Seulement, l’universalisme des mots employés et des phrases constituées rend ce choix narratif totalement contreproductif : les formules que prononce le personnage ne semblent jamais être le reflet dialectique de sa singulière pensée, sorte de journal intime adolescent trop puéril pour pouvoir circonscrire un mal-être en quelques mots. Si Ellie revendique la possibilité de s’affranchir de la présence de l’autre pour poursuivre son chemin, c’est dans l’expression trop littérale de cette volonté que le film est probablement le moins convaincant.

Cœurs à corps

Pourtant, au-delà de cette lourdeur scénaristique et d’une résolution des enjeux un peu trop prévisible, Something Must Break tire sa fragile beauté du fait de ne jamais faire du corps d’Ellie un spectacle. En 2004, on se souvient que dans Wild Side, Sébastien Lifshitz arborait cette même intégrité dans la manière de mettre en image le désordre mineur provoqué par l’apparition d’un personnage transsexuel. C’est avec ce même souci du non-événement que la réalisatrice Ester Martin Bergsmark figure l’intimité de son personnage. Des relations charnelles aux simples choix vestimentaires, le quotidien d’Ellie s’inscrit dans un désir de normalisation et de totale acceptation qui ne trouve d’obstacles que dans les préjugés exprimés par les hommes qu’elle croise. C’est dans ces interstices – comme autant de suspensions dans le déroulé trop classique du récit – que le propos trouve une respiration et un flottement bienvenus, ne faisant jamais du parcours d’Ellie l’emblème d’une communauté. Il est dommage que la réalisatrice n’ait pas davantage assumer cette exploration de l’organique (et notamment son appréhension des éléments, comme l’eau au centre de quelques scènes) pour libérer son personnage d’un discours parfois empesé et trop lisible dans ses intentions.

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