Accueil > Actualité ciné > Entretien > Alexander Kuznetsov mardi 3 février 2015

Entretien Alexander Kuznetsov

Filmer ce qui existe, par Adrien Mitterrand

Alexander Kuznetsov

Dans Territoire de la liberté, Alexander Kuznetsov nous emmène escalader les Stolbys, ces roches émergeant de la forêt sibérienne, aux côtés d’alpinistes plus ou moins chevronnés (« les stolbystes ») qui voient dans ce défi l’occasion de réaffirmer une liberté revigorante se nourrissant de dissidence politique festive.

Le réalisateur, lui-même originaire de Krasnoïarsk, accepte de me rencontrer lors de son passage à Paris à l’occasion de la sortie du film. En tenue sportive, le sourire affable et timide, il me raconte avant de commencer l’entretien qu’il ne cesse d’enregistrer les sons de la ville. Ce qu’il en fera, il ne sait pas encore. Visiblement étonné quand je lui dis à quel point son film m’avait ému, il revient sur son engagement, encore récent, dans le cinéma documentaire.

Avant de réaliser des documentaires, vous étiez photographe. Pourquoi ce passage au film ?

Oui toute ma vie j’ai photographié ce qui m’entourait : mon pays, les gens autour de moi... Mais je ne vendais pas mes photos, personne ne les voyait. J’ai beaucoup photographié la Russie à l’époque soviétique, puis la construction de la Russie actuelle. Je pensais que c’était important de fixer cette réalité-là, tous les jours. Car le temps transforme tout : pas seulement les habits, mais aussi les visages et les relations entre les gens. Or je pense que la photographie peut montrer ça, à partir du moment où les photos sont vues par des gens qui s’y intéressent, qui peuvent donc comprendre. Donc je faisais déjà du documentaire en quelque sorte.

À un moment donné je me suis rendu compte que le mouvement me manquait. Deux choses m’ont alors permis de réaliser des films. Tout d’abord il y a eu une résidence organisée par des Français à Krasnoïarsk. Ils sont venus pour développer des projets documentaires de gens de la région. S’il n’y avait pas eu cette résidence encadrée par Hélène Châtelain et Christophe Postic, je n’aurais jamais pensé pouvoir faire un film documentaire. La seconde chose, c’est d’avoir accéder à des petites caméras compactes et simples à utiliser, c’était ce qu’il me fallait. Je filme avec une petite Panasonic, j’ai utilisé la même sur mes deux films. Je recherche des lumières très fortes, et c’est c’est tout ce qu’il me faut. Comme ça je filme tout moi-même, après tout je suis photographe ! Et plutôt bon je crois, enfin j’espère. Bref par la suite j’ai ainsi pu rencontrer ma productrice Rebecca Houzel à Lussas, où mon premier film a été programmé, et c’est cette rencontre qui m’a permis d’envisager de faire un deuxième film, dans les Stolbys.

Vous êtes donc autodidacte ?

J’aurais bien aimé entrer au VGIK à Moscou, mais c’est trop loin quand on est en Sibérie ! Ce n’était pas imaginable pour moi. Même la photo, je n’ai jamais appris... Je regardais les œuvres de maîtres comme Cartier-Bresson, Capa... Pour moi l’appareil photo c’est comme mes propres yeux, mes propres mains, et les nouvelles caméras numériques me permettent ce même rapport. En photo je me plaçais toujours très proche de mes sujets. J’ai continué à fonctionner comme ça dans mes films. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai filmé mes amis proches, ces stolbystes. Et ça a été très compliqué ! Quand on filme ses proches, sa famille même, on essaie d’oublier ce qui est dans sa tête pour les redécouvrir, alors qu’à la base on veut transformer en film ce qu’on a dans sa tête. Je savais ce que je voulais filmer d’eux, mais c’était souvent différent de ce qu’ils faisaient naturellement.

D’ailleurs dans Territoire de la liberté, comme dans votre premier film, vous faites le choix de ne pas présenter vos protagonistes, nous ne connaissons d’eux que ce que nous en voyons.

C’est peut-être une de mes limites ! Je voulais les présenter, mais en même temps je ne voulais pas faire un film de télé. Le fait de savoir qu’un tel est sauveteur et qu’il a escaladé l’Everest n’apportait strictement rien à ma démarche. Ce qui était intéressant, c’était surtout qu’on pouvait le rencontrer dans les Stolbys et alors le voir grimper et chanter des chansons. J’ai essayé de filmer la manière dont les Russes peuvent être entre eux de façon générale, et pour cela il fallait que je délaisse les parcours personnels de chacun. En montrant ces gens dans ce contexte, j’ai essayé de casser des stéréotypes sur mes compatriotes. Si après avoir vu ce film on a envie d’aller rencontrer les Russes, c’est déjà très bien...

Vous êtes vous-même stolbyste donc ?

À Krasnoïarsk, tout le monde est stolbyste d’une certaine manière. Mais beaucoup y vont juste le week-end et restent en bas des rochers. Le maire lui-même y va régulièrement ! En Russie il n’y a pas de panneaux « interdiction de grimper ». Tu vois un rocher, tu peux grimper si tu veux. Si on peut dire qu’une ville a un caractère, celui de Krasnoïarsk réside dans ces rochers. C’est un caractère de prise de risque et d’amour de la liberté, du fait de la proximité de cette réserve.

Votre film a clairement une dimension politique : vous filmez des gens qui affichent une liberté, voire une certaine dissidence, qui s’associe à la fête. On croit comprendre qu’ils sont intégrés dans le système le reste du temps. Les isbas leur serviraient d’espace pour exercer une liberté impossible ailleurs...

Dès le début il y avait cette idée de la frontière entre la ville, et donc l’État, et ce « territoire de liberté ». On a travaillé longtemps sur cette idée. Les cortèges que l’on voit dans la ville sont devenues comme une musique du film qui dessine par contre champs l’espace des Stolbys, par une sorte de résonance.

Mais il n’y a pas que ça, ce que vous montrez de la ville dégage une sensation d’oppression, que ce soit les cortèges religieux, politiques, les enseignes commerciales, les drapeaux, les rites...

Je ne voulais pas faire un film uniquement sur les Stolbys, mais sur la Russie dans son entier. C’est vrai que je dessine mon pays ici par la communauté des stolbystes avant tout. Il ne faut pas oublier que la Russie est un espace immense, et que donc les gens peuvent trouver une forme de liberté par rapport à l’État en s’en éloignant, même si on ne peut jamais totalement s’en libérer bien sûr. Or moi, il n’y a que dans la nature que je peux ressentir cette liberté, et je pense que nous sommes beaucoup dans ce cas. En se réorganisant en petites communautés, comme dans les Stolbys, les gens peuvent se recréer des espaces communs de liberté.

Cette façon de se retrouver hors de la société serait donc selon vous une partie de l’identité du peuple russe, que l’on ne voit pas habituellement ?

Je ne veux pas user de formules comme l’identité russe, mais il y a quelque chose qui se rapproche de ça oui. Mais vous savez même dans les manifestations que l’on voit en ville il y a quelque chose de très russe. Se retrouver en masse autour de slogans, c’est un trait de caractère très fort de mon peuple. Et il y a aussi l’ouverture à l’autre, le partage, l’art de faire la fête, l’escalade... Il y a cette capacité à être très enfantin aussi, que je tenais à filmer. Vous voyez cette scène où ils essaient de se faire tomber l’un l’autre avec des sacs ? Et bien il y a un juriste éminent d’un côté, et de l’autre un formateur qui travaille dans la police. Dans la société russe, les classes sociales semblent plus reliées entre elles qu’ici. Cela permet toutes sortes d’aspirations artistiques, politiques, financières, les barrières paraissent moins insurmontables. Et cela va de pair avec cette capacité à prendre des risques, quelle que soit la nature de ces risques. Cette croyance de ne jamais pouvoir être vaincu s’incarne dans leur façon de grimper ces roches. Et il y a aussi cette manière d’éduquer les enfants, de les écouter, de leur transmettre cette culture, que je voulais montrer.

Comment s’est passé le tournage du film ?

J’avais un producteur en Russie, Nicolas Bem. Sur le tournage il s’occupait de tout : la régie, et même parfois le son ! Je ne pouvais pas compter sur l’aide de mes amis stolbystes. Ils sont tellement libres qu’on ne peut pas les obliger à faire quoi que ce soit ! (rires) Deux ans ont été nécessaires pour qu’ils s’habituent à la présence de la caméra. J’ai commencé à les filmer alors que je tournais encore mon premier film, et ils se cachaient, ils m’évitaient, c’était impossible. Au bout de deux ans, plus personne ne faisait attention. Puis il y a eu cette période des élections présidentielles, où il s’est passé pas mal de choses. Le film aurait été différent si je l’avais tourné maintenant, c’était une ambiance particulière à l’époque. En tous cas, ces derniers temps, j’ai entendu que depuis mon tournage, beaucoup de gens veulent tourner leurs propres films dans les Stolbys, pour montrer l’héroïsme des stolbystes ! C’est bien, pourquoi pas après tout !

Parlez-moi de ce plan d’hélicoptère qui apparaît au milieu du film, et que vous n’utilisez qu’une fois...

Oui ce plan vient de manière assez organique. Ce serait comme notre esprit qui enfin s’envole et prend sa liberté... Pourquoi, vous trouvez qu’il ne marche pas ?

Si justement, le fait qu’il arrive si tard lui ôte tout caractère descriptif, du coup on ressent essentiellement cette sensation de respiration.

Ah tant mieux. Car il y a eu plusieurs sessions de montage, et j’ai voulu le rajouter à la dernière session, au tout dernier moment. Ce plan détonnait complètement, on s’est donc posé beaucoup de questions... Ça a été le cas aussi à propos des cortèges dans la ville, on m’a conseillé de ne pas les mettre, mais je suis content que mes producteurs m’aient fait confiance, je voulais vraiment mettre tout ça. Vous savez dans le fond, je ne sais pas vraiment comment on fait du cinéma ! Je fais seulement comme je le ressens !

Et ce long fondu au noir qui clôt le film, serait-ce une fin en forme de point d’interrogation, voir de pessimisme ?

Non, il y a de l’espoir ! Il y a cette ligne tout au long du film avec la petite fille. Elle grandit entre le début et la fin, ça passe par de petites choses. Dans la dernière scène, on voit aussi mon fils. Les enfants et leurs parents vont repeindre le mot « Liberté », je voulais montrer cette idée comme quoi la notion de liberté doit s’enseigner aux enfants. Depuis plus de cent ans ces lettres peintes sur le rocher dominent la plaine et la ville, cela a forcément une influence, même si c’est de manière quelque peu mythologique. Après oui je dois bien avouer que je ne me fais pas de grandes illusions non plus...

Territoire de l’amour, puis de la liberté... vous avez cherché à filmer ce qui relie les gens sur les terres rudes de la Sibérie, vous allez continuer dans vos prochains films ?

Oui je vais continuer dans cette démarche. Je m’oppose à cette tendance à montrer les Russes sous leur pire aspect, ce qui est trop souvent le cas. Il y a tous ces films où les gens ne parlent qu’en Mat [1] ce que ne font pas la plupart des Russes. Bon il y a eu cette loi qui a interdit cette forme de langage dans les films, mais de toutes façons ça ne me concerne pas directement, ce n’est pas le genre de film que je veux faire.

Vous sentez-vous influencé par d’autres cinéastes ?

Quand j’étais petit j’allais énormément au cinéma. Un des films de Mikhaïl Romm, un des maîtres à penser de Tarkovski, m’a beaucoup marqué : il s’agit du Fascisme ordinaire. Mais je fais un cinéma complètement différent : je n’explique pas, je ne fais que montrer. Avant les films que je voyais au cinéma il y avait des court-métrages documentaires, du coup j’en ai vu beaucoup, mais je ne me suis vraiment mis à regarder des films documentaires que quand j’ai commencé à en faire, donc très récemment. Et là j’ai découvert Loznitsa, Kossakovski notamment.

Territoire de la liberté a-t-il été vu en Russie ?

Il a été montré dans deux festivals. Il y a eu des projections à Krasnoïarsk aussi, dont une pour les stolbystes. Je me rends compte que mes films parviennent très bien à séparer les spectateurs en deux groupes. Les premiers me demandent pourquoi j’ai fait un film politique, si ce sont les Français qui m’ont forcé ! (rires) Je dois alors expliquer que j’ai eu l’idée tout seul. Heureusement, d’autres spectateurs apprécient plus, dès qu’ils sont sensibles à la poésie du film en fait. Car évidemment il ne faut pas voir que le côté politique. Mais c’est compliqué avec les spectateurs de là-bas, ils ont trop rarement l’occasion de voir des documentaires d’auteur. Nous sommes un pays encore très jeune dans sa forme actuelle, il faut laisser du temps aux spectateurs. L’un d’entre eux m’a conseillé pour le prochain film de ne pas laisser les gens aussi libres de décider ce qu’ils pensent. Alors que justement tout mon but est de permettre aux spectateurs de penser par eux-mêmes ! Moi je montre c’est tout. Je filme ce qui existe au moment où ça existe, avant que ça ne disparaisse ou que ça ne change. Par exemple j’ai beau pratiquer l’alpinisme et avoir grimpé l’Everest, je me fiche d’aller faire un film sur l’Everest, car tout le monde veut filmer là-bas. Cette communauté de stolbystes, elle existe en ce moment, pas grand-monde n’en a entendu parler en dehors de notre région, et je connais les gens qui la composent. Cela justifiait de faire un film.

Notes

[1Argot russe populaire, très vulgaire, souvent associé aux brigands et prisonniers, mais aussi repris dans la littérature.

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