© Shellac
Au crépuscule

Au crépuscule

de Sharunas Bartas

  • Au crépuscule
  • (Sutemose)

  • Lituanie, France, République Tchèque, Serbie2020
  • Réalisation : Sharunas Bartas
  • Scénario : Sharunas Bartas, Aušra Giedraitytė
  • Image : Eitvydas Doskus
  • Décors : Jurgis Krasons, Janis Kalnins, Aivars Zukovskis
  • Costumes : Nina Moravcova
  • Son : Fabrice Osinski, Vladmir Golovnitski, Simon Apostolou
  • Montage : Simon Birman
  • Musique : Jakub Rataj
  • Production : Studija Kinema, KinoElektron, Sirena Film, Biberche Productions, Terratreme Filmes, Mistrus Media
  • Interprétation : Marius Povilas Elijas Martinenko (Unte), Arvydas Dapsys (Jurgis Pliauga), Alina Zaliukaite-Ramanauskiene (Elena Pliaugiene), Valdas Virgailis (Ignas), Vita Siauciunaite (Agne),...
  • Distributeur : Shellac
  • Date de sortie : 24 novembre 2021
  • Durée : 2h07

Au crépuscule

de Sharunas Bartas

Reste et regarde


Reste et regarde

Des grandes pupilles noires qui scrutent le monde sans enthousiasme, de sombres cernes comme des cicatrices sur un visage laiteux : bien après le visionnage d’Au crépuscule, le regard d’Unte (Marius Povilas Elijas Martinenko) nous reste en tête. C’est qu’il porte dans ses traits la terrible affliction gangrénant le monde qui l’entoure : cette juvénilité altérée s’accorde avec la sécheresse des sols glacés et inféconds de cette campagne lituanienne que filme Sharunas Bartas. Orphelin élevé par un petit propriétaire terrien, sa femme et sa servante, Unte se rapproche des résistants qui peuplent les forêts aux alentours alors que l’armée soviétique sème la terreur dans la région. Nous sommes en 1948, et après les affres de la guerre mondiale, les habitants sont écrasés sous le poids du nouveau pouvoir communiste. Dans l’une des meilleures scènes du film, les soldats procèdent à la quête d’un impôt que personne ne peut payer. Après le défilé misérable d’une poignée d’individus plus pauvres les uns que les autres, les autorités sont bien obligées d’admettre leur impuissance : sur une terre aussi stérile, même les pires charognards ne trouvent rien à becqueter. Toujours en retrait des événements dramatiques qui se jouent, le jeune adulte impulse le mouvement du film par ses déplacements, ses observations et ses interrogations, opérant comme un révélateur des drames et des passions froides qui animent souterrainement l’univers qu’il explore. Sa trajectoire n’est pas sans rappeler celle du jeune Fiora dans Requiem pour un massacre dont le visage vieillissait de manière accélérée à mesure qu’il se confrontait aux horreurs de la guerre. Mais à la flamboyance que déployait Elen Klimov, Sharunas Bartas préfère une sorte de torpeur : moins obsédé par le spectacle de la violence et sa captation par le regard d’un enfant, le cinéaste lituanien trouve surtout en l’impassible Unte un déchirant visage de l’infertilité.

Visages, village

Le film est en effet traversé par l’idée d’une sensualité empêchée que le cinéaste transmet essentiellement à travers ses portraits soigneusement éclairés en clair-obscur par le directeur de la photographie Eitvydas Doskus. Il en va ainsi du visage du père adoptif, constamment gonflé par les excès et la tristesse, mais aussi des deux malheureuses avec lesquelles il forme un triangle amoureux : sa femme, aristocrate déchue aux traits tirés qui habite une chambre de la maison comme un fantôme, et la servante sans beauté, amante qui ne suscite qu’un émoi intermittent et honteux chez le patriarche. À l’opposé, le rapprochement de deux jeunes résistants, dont la splendeur des traits pourrait évoquer une image d’Épinal de la beauté Slave, une brune mystérieuse et un guerrier nordique, ne débouchera évidement sur aucun érotisme.

La mise en scène de Bartas maintient le cap d’une certaine économie, s’appuyant seulement sur des poses, des regards soutenus et de froids dialogues. Lorsqu’Unte se rend dans une maison voisine où un homme s’est fait assassiner par les maquisards, un échange presque silencieux entre le garçon et sa veuve, une femme d’une certaine beauté dont le visage est strié de griffures d’ongles, nous fait seul comprendre la violence qui s’est abattue sur ce foyer et l’a privé de tout lendemain. À l’instar de son jeune héros toujours en retrait ou en décalage avec l’action (il arrive trop tard), Bartas ne place jamais ses protagonistes en mesure d’accomplir quoi que ce soit. Tout semble déjà joué avant même le début de l’histoire : le foyer d’Unte est vicié par des drames passés, la bande de résistants qu’il rejoint porte en elle les raisons de sa chute — la trahison interne —, et tapie dans l’ombre, celle-ci ne semble que dans l’attente de la mort à venir. Aussi le film s’apparente-t-il moins à une élégie de la résistance qu’au chant du cygne (le vol de grands oiseaux blancs constitue d’ailleurs la ligne de fuite du montage) d’un territoire à l’agonie, parcouru de figures qui sont comme les vestiges d’une civilisation perdue. Si la constante austérité de la mise en scène peut désarçonner, tout comme la noirceur du propos qui se prolonge jusqu’à un dénouement sans éclaircie, cette façon d’inscrire aussi nettement les malheurs du pays dans le faciès de ses habitants offre au film toute sa tenue. On n’oublie pas facilement les visages d’Au crépuscule.

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