Souvenez-vous, c’était en 2016 : Divines, portrait d’une jeune femme vorace dont la mise en scène carburait au narcissisme, révélait Houda Benyamina, distinguée d’une Caméra d’or, ainsi qu’Oulaya Amamra, l’actrice principale. Ce premier long avait l’intérêt d’être conjointement une purge et un film assez passionnant dans sa manière de faire d’une banlieue parisienne un espace mental s’accordant à l’appétit de l’héroïne, au risque d’entrer en contradiction avec le projet pseudo-féministe affichée par la réalisatrice – le finale condamnait à l’enfer les personnages, sous « l’œil de Dieu » (la lune) et le regard surplombant d’un patriarche (l’imam). Toutes pour une, lui, est juste une purge ; un film indigent que l’on regarde avec un mélange de consternation et de curiosité coupable – car le ratage est tellement prodigieux qu’il nourrit le désir masochiste d’aller tout de même au bout. Relecture des Trois mousquetaires de Dumas dont les protagonistes sont des femmes arborant un costume d’homme (un crime passable de mort dans la France du XVIIe siècle), le film prolonge la réplique emblématique de Divines : « t’as du clitoris, j’aime bien. » La réappropriation des atours masculins s’incarne ici dans la pilosité factice des soldates, ainsi que dans le faux sexe qu’elles portent pour tromper leurs adversaires et trouver leur indépendance : « avec une bite, on a moins peur. »
De ce postulat, Benyamina tire un patchwork bigarré qui oscille maladroitement entre la fable sur le patriarcat, la parodie, le pastiche (les scènes de duel baignées de musique hip-hop) et le film d’action au premier degré. Tous ces pans sont à peu près également ratés, de dialogues aberrants en raccords incongrus (le combat dans la grange, monté à la truelle), en passant par des effets invraisemblables (un saut depuis une corniche filmé au ralenti), jusqu’à un dénouement qui tente, tant bien que mal, de ramener un peu de sérieux dans l’entreprise. Non seulement la promesse du jeu (de la variation sur Dumas, de la reconstitution rocambolesque – cf. le détail improbable des villageois de Fontainebleau qui font une bombance à base de ricotta) accouche d’une bouillie, mais l’horizon ludique est de surcroît rattrapé par la volonté discursive de la réalisatrice. D’autant que son propos reste flou et douteux : chez elle, l’affirmation d’un féminin « fort » consiste au fond à s’emparer d’un fond viriliste ; femmes « badass », verbe haut, toxicité réappropriée. Ainsi d’une scène assez désagréable où deux des mousquetaires grimpent à bord d’un carrosse transportant un couple de nobles pour pousser aux larmes un homme ridicule. Le discours féministe – la gent masculine a aussi le droit de pleurer – se double à vrai dire d’un renversement douteux dans son articulation : les mecs forts et habiles, ce sont les mousquetaires qui, à l’aide de leurs mousquets (comprendre : leur pénis), humilient comme il se doit l’aristo fardé et frêle, quant à lui dépeint par Benyamina comme une véritable chiffe molle, par essence trop « féminin », un mec moins mec que ses meufs impétueuses.
On retombe dans l’écueil du « t’as du clitoris », qui vise moins à court-circuiter le virilisme qu’à redistribuer les attributs phalliques du pouvoir pour en perpétuer la nuisance. Difficile à partir de là de s’émouvoir du dénouement tragique adopté par le récit. Cette fois, Benyamina accable moins nettement ses personnages et tient sa ligne d’une sororité bricolée (contrairement à Divines, où Dounia ravalait tout, avant d’être punie pour son hubris), sans pour autant éviter une nouvelle impasse : une suspension littérale (des personnages et du fatum qui s’abat sur ces femmes coupables d’avoir voulu jouer les hommes), si grotesque qu’elle nous laisse comme deux ronds de flan. Le film croit s’achever sur une envolée lyrique (elles contre le monde) ; en réalité, il n’en finit plus d’atterrer.