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Une vie ordinaire

Une vie ordinaire

de Alexander Kuznetsov

  • Une vie ordinaire

  • France, Suisse2024
  • Réalisation : Alexander Kuznetsov
  • Scénario : Alexander Kuznetsov
  • Image : Konstantin Selin
  • Son : Myriam René
  • Montage : Konstantin Selin et Luc Forveille
  • Producteur(s) : Rebecca Houzel
  • Production : Petit à Petit Productions
  • Distributeur : Norte Distribution
  • Date de sortie : 29 octobre 2025
  • Durée : 1h34

Une vie ordinaire

de Alexander Kuznetsov

L'amour, pas la guerre ?


L'amour, pas la guerre ?

Le précédent documentaire d’Alexander Kuznetsov, Manuel de Libération, relatait la vie de Iulia et Katia, deux jeunes femmes internées sans réel motif dans un hôpital psychiatrique quelque part en Sibérie. Une vie ordinaire en est la suite directe, puisqu’il montre leur sortie, obtenue de haute lutte, et leur découverte d’une « vie ordinaire » qu’elles n’ont jamais connue. Passées directement de l’orphelinat à l’asile, elles intègrent en effet pour la première fois la société russe avec des rêves de normalité, tels que la recherche d’une indépendance financière et l’envie de fonder une famille. Tout leur paraît forcément un peu étrange, à elles qui n’ont jamais connu que l’enfermement : le simple fait de pouvoir louer un appartement (aussi minuscule soit-il) représente un accomplissement inespéré, un « lieu à soi » dans le sens où l’entendait Virginia Woolf. De 2015 à 2022, Kuznetsov les filme ainsi en train d’apprivoiser la vie de tous les jours, d’abord en tant que femmes célibataires, puis mariées, et enfin comme mères de famille. En arrière-plan de ces trajectoires personnelles, la guerre du Donbass apparaît peu à peu, la propagande d’État s’immisçant dans leurs vies de bien des manières, sans qu’elles semblent y prêter véritablement attention. Sur les écrans, par exemple, les dessins animés vantent les mérites de l’armée et les défilés militaires rythment les goûters des enfants. Les jeunes mamans se prêtent par ailleurs aux festivités en famille pour célébrer la victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie, conclues par des discours lénifiants sur la supposée continuité de cette lutte aujourd’hui en Ukraine.

Kuznetsov prend ainsi le pouls de son pays natal, alors qu’il en avait jusqu’ici plutôt arpenté les marges. Accompagner Iulia et Katia dans leur réintégration le place en effet dans une position inédite, d’où il semble observer une forme de banalité (qui n’en est, bien entendu, pas vraiment une). C’est dans ces conditions que le documentariste se retrouve dans un bureau de vote, où la règle du bulletin secret n’est visiblement pas de mise. La scène, incroyable pour un spectateur occidental, est pourtant montrée dans son caractère tristement ordinaire. Glissant directement le bulletin dans l’urne, chaque votant précise sur un ton enjoué quelle liste est cochée sur la feuille (et il n’est bien sûr pas nécessaire de spécifier laquelle). Les jeunes femmes adoptent tout naturellement l’opinion majoritaire, en remerciant par exemple Poutine de continuer à protéger le pays « contre les nazis », ou en exprimant l’espoir d’une carrière militaire pour leurs fils, ce qui a pour conséquence d’entraîner le film vers un paradoxe intéressant. Car si Kuznetsov ne change aucunement son regard sur ses protagonistes, accompagnant leur juste jouissance d’accéder aux droits les plus élémentaires, il filme aussi autre chose : de ce double portrait empathique se dégage également sa propre sidération, celle d’un Russe (dont l’opposition au régime et à la guerre ne fait jamais aucun doute) regardant son pays sombrer dans une folie furieuse. À l’instar de Navad Lapid dans Oui, Kuznetsov raconte en entretien que la guerre est venue percuter son projet initial, consacré à Iulia et Katia. Le rapprochement entre les films s’arrête là, mais les deux cinéastes témoignent chacun à leur manière qu’il est décidément difficile de parler d’amour dans des pays où la normalité consiste à sourire face à l’inacceptable.

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