Premier but de Lionel Messi contre l’Algérie | © M6
Coupe du monde 2026 : un football à image humaine

Coupe du monde 2026 : un football à image humaine

Coupe du monde 2026 : un football à image humaine

Quelques notes sur la RefCam


Quelques notes sur la RefCam

Hypothèse : et si le football et sa mise en scène télévisuelle évoluaient de pair ? La preuve avec la Coupe du monde 2026 et l’apparition de la RefCam, qui vient répondre aux évolutions tactiques récentes de la discipline.

Chaque Coupe du monde de football apporte son lot d’innovations visuelles. En 2010, c’était la généralisation de la SpiderCam ; en 2014, l’introduction de la Goal Line Technology[1]Dispositif numérique, proche du Hawk-Eye utilisé pour le tennis, qui reconstruit artificiellement les lignes du terrain et calcule la trajectoire probable du ballon pour, dans un premier temps, déterminer si ce dernier a franchi réellement la ligne de but. Plus tard, le même dispositif a été déployé pour déterminer « semi-automatiquement » les hors-jeux. ; en 2018, celle de l’arbitrage vidéo. Depuis les premiers matchs de l’édition 2026, une nouvelle image a fait son apparition : celle de la RefCam[2]Pour Referee Cam, aussi appelée Referee View, littéralement « caméra de l’arbitre » ou » point de vue de l’arbitre ».. Produite par une microcaméra directement fixée sur la tête de l’arbitre, elle apparaît régulièrement dans la série de ralentis qui prolonge une action de but, sans bénéficier, pour l’instant, du traitement spectaculaire réservé au slow motion, ni de la primeur d’être diffusée en direct. Malgré cette place encore marginale qui lui est accordée, quelques secondes suffisent pour comprendre que cet appareil ne produit pas des plans comme les autres.

La RefCam n’est pourtant pas née ex nihilo. Des dispositifs comparables avaient déjà été expérimentés dans d’autres sports, notamment au rugby, avant d’être rapidement abandonnés, sans doute parce que la technique ne permettait pas encore de stabiliser suffisamment l’image. Pendant la pandémie de COVID-19, la télévision allemande avait également équipé certains joueurs de Bundesliga de caméras embarquées afin de compenser, par une promesse d’immersion, le vide laissé par des stades privés de spectateurs. L’expérience tourna court : le balancement incessant de l’image, l’irruption brutale de membres désarticulés dans le cadre et la perte des repères spatiaux produisaient moins une vue subjective qu’une étrange vision monstrueuse et impropre dans le champ lisse de l’industrie audiovisuelle. Ces essais, aussi maladroits que fascinants, témoignent d’une même aspiration. Depuis son passage au numérique, la télévision sportive ne cesse de regarder du côté du jeu vidéo, dont elle envie l’interactivité. Les grandes franchises de football d’EA Sports ou de Konami proposent depuis longtemps un mode de jeu « subjectif », plaçant le joueur dans la position supposée d’un véritable footballeur, selon une représentation que la retransmission télévisée semblait, jusqu’alors, incapable d’atteindre. Plus récemment encore, les séries EA Sports FC ont systématisé des ralentis en point of view après chaque but, comme si cette image appartenait déjà à l’horizon naturel de la représentation du football. La RefCam s’inscrit donc dans une histoire. Mais son apparition à la Coupe du monde 2026[3]Pour être parfaitement précis, le dispositif technique tel que décrit dans l’article a déjà été testé sporadiquement lors de matchs de championnats nationaux, en Ligue 1 française ou, comme indiqué, en Bundesliga allemande. Il a même parfois été agrémenté de son direct, via l’ajout d’un micro – option non retenue pour l’actuelle Coupe du monde. Mais l’aura d’un tel événement à échelle mondiale dépasse largement la spécificité des compétitions locales : c’est la FIFA qui fait définitivement entrer les nouvelles figures de réalisation dans la culture visuelle footballistique commune. ne constitue pas seulement l’aboutissement d’une longue série d’expérimentations. Elle révèle surtout que quelque chose a changé dans la manière même de représenter le football. Loin d’être un gadget technologique supplémentaire, elle semble répondre à une transformation plus profonde du jeu lui-même. Et produit, par la même, un émerveillement insoupçonné.

Filmer en transition

La RefCam ne constitue pas une innovation technique qui viendrait bouleverser le football. Le mouvement est exactement inverse : elle est une innovation formelle rendue nécessaire par les évolutions de la discipline. Depuis une dizaine d’années, le très haut niveau est en effet dominé par ce que les analystes appellent le « jeu de transition ». Accélérations fulgurantes, verticalité, franchissement immédiat de la ligne médiane, appels dans la profondeur, contre-attaques éclair : l’enjeu n’est plus d’élaborer l’action progressivement mais de traverser le terrain le plus rapidement possible. Chaque récupération de balle devient la possibilité d’une projection instantanée vers le but adverse. L’espace de jeu cesse d’être construit ; il est outrepassé dans un engagement offensif total et parfois virtuose.

Wilton Sapaio, arbitre du match d’ouverture de la Coupe du monde 2026, Mexique-Afrique du Sud | © REUTERS

Cette mutation tactique apparaît elle-même comme la réponse à une révolution antérieure : celle du tiki-taka, porté à son apogée par le FC Barcelone de Pep Guardiola et la sélection espagnole entre la fin des années 2000 et le début des années 2010. Fondé sur une circulation quasi ininterrompue du ballon, un réseau géométrique de passes courtes et de permutations permanentes, ce football fait du milieu de terrain le foyer stratégique de la rencontre. La possession ne constitue plus seulement un moyen de progresser ; elle devient une manière d’occuper l’espace, de déplacer l’adversaire jusqu’à l’épuisement et d’imposer son propre rythme au match.

Face à cette stratégie sont progressivement apparues deux réponses. La première est celle du « bloc bas », qui concentre les onze joueurs autour de la surface de réparation et transforme le dernier tiers du terrain en forteresse. La seconde, plus radicale, est précisément le jeu de transition. Celui-ci accepte de laisser vivre le jeu de possession pour mieux le dérégler : il consiste à aspirer l’adversaire, à lui opposer un pressing intense pour couper les espaces de transmission, puis à transformer les récupérations en contre-attaques millimétrées et supersoniques. Là où le tiki-taka cherche à contrôler l’espace, la transition cherche à le traverser, voire à le pulvériser.

But de Jude Bellingham, dans le match Angleterre — Croatie, premier tour de la Coupe du monde 2026, en direct (image 1) puis filmée par la RefCam de l’arbitre, M. Clément Turpin (image 2) © ITV

Cette opposition n’est pas seulement tactique ; elle engage deux conceptions mentales de l’espace. Le football de possession fait du milieu de terrain le lieu où se fabrique le jeu. Le football de transition tend au contraire à en faire une simple zone à franchir. Il réactive ainsi, sous une forme beaucoup plus sophistiquée, la vieille logique du box-to-box, d’une surface de réparation à l’autre, renouant avec le kick and rush des origines tout en le portant à un degré inédit de vitesse, de précision et d’intensité, par la voie terrestre plutôt qu’aérienne. Face à l’espace continu construit par le jeu de possession, la transition substitue un espace discontinu et fracturé.

Or cette mutation du jeu trouve un écho inattendu dans l’histoire des images télévisées. On considère souvent que la multiplication des gros plans, permise par les progrès techniques, témoigne d’une individualisation croissante du football contemporain. C’est oublier que l’invention décisive de la retransmission moderne demeure le « plan de base » – d’après la formule de Charles Tesson[4]Formule inventée dans un article fondateur « Le Ballon dans la lucarne », écrit dans les Cahiers du Cinéma, n°386, de juillet-août 1986, à l’occasion de la Coupe du monde organisée au Mexique.. Ce grand panoramique légèrement plongeant ne se contente pas de montrer le jeu : il organise une manière de le penser. En donnant au milieu de terrain la place centrale du cadre, il fait apparaître les déplacements collectifs, les lignes de passes, les ouvertures et les fermetures d’espace. Il invente une vision double du jeu, à la fois onirique – par son mouvement imperturbable et fluide – et analytique, par son angle plongeant : « Le regard en plongée tend vers un football échiquier qui insiste sur la dimension technique, chorégraphique et architecturale du jeu (les trajectoires d’une stratégie qui se déplie, l’ouverture ou la fermeture d’un espace de jeu). […] La loi normative du regard en plongée valorise donc le football tactique. C’est le football à schémas, la stratégie à outrance, [le] spectre de la rationalisation, la routine des combinaisons stéréotypées au détriment d’un football d’inspiration libre. »[5]Charles Tesson, ibid. On comprend alors pourquoi l’âge d’or du tiki-taka a coïncidé presque parfaitement avec les premiers écrans plats en 16/9. L’élargissement du champ signifiait, en retour, l’élargissement cartographique des combinaisons collectives possibles ; l’un semblait avoir été inventé pour l’autre. La retransmission télévisée n’était pas seulement adaptée à ce football : elle en constituait la forme sensible[6]« En déplaçant, la « zone de vérité » plus au centre du terrain, ce jeu de passes modifie le sens même d’un match de football. Il ne s’agit plus d’inscrire un nombre de buts supérieur à celui de l’adversaire, mais d’assurer le contrôle d’un territoire. Plus exactement, il s’agit de s’approprier un territoire physique (la partie adverse du terrain) en y déployant un territoire mental (l’espace spécifique du jeu). », Patrice Blouin, Télégénie du football (2011)..

Percée de Kyllian Mbappé contre l’Argentine, huitième de finale de la Coupe du monde 2018, filmée en Spidercam | © TF1

La RefCam apparaît précisément au moment où cet équilibre historique se fissure. Si le jeu contemporain tend à court-circuiter le milieu de terrain, à privilégier la profondeur plutôt que la circulation, alors le vieux dispositif hérité des années 1950 doit se renouveler en profondeur pour restituer ce nouveau régime spatial. Avant elle, les premières réponses ont d’abord été aériennes. La SpiderCam, suspendue au-dessus du terrain grâce à quatre longs câbles, introduisit un axe de vision perpendiculaire au plan de base. D’abord cantonnée à des mouvements flottants ou des plongées vertigineuses – suivant la syntaxe d’une mise en scène foraine –, elle trouvait cependant sa justification au moment de certaines contre-attaques magistrales, où son déplacement puissant semblait entrer en résonance avec celui des joueurs, contre la rigidité du panoramique principal. En ce sens, elle a déjà produit une image particulièrement marquante – et magnifique – en gravant dans le marbre la course de Kylian Mbappé contre l’Argentine au début du fameux huitième de finale de la Coupe du monde 2018, produisant un effet de correspondance exacte – de consubstantiation – entre l’action sportive et sa mise en image. La RefCam pousse cette logique un cran plus loin. Elle ne cherche plus seulement à accompagner la transition ; elle tente d’incarner son effet de condensation spatio-temporelle qui fait coïncider presque instantanément récupération, projection et conclusion.

L’intrusion interdite

La télévision n’invente jamais des formes indépendamment du jeu, mais parce que le jeu a changé. La « vue arbitrale » s’inscrit dans cette logique. Elle ne relève pas d’une simple caméra supplémentaire, mais d’une tentative de résoudre, par une invention de mise en scène, un défi de représentation introduit par le football contemporain. En ce sens, elle reconduit d’abord le geste inauguré par la SpiderCam. Comme elle, elle rompt avec la frontalité du plan de base en introduisant un nouvel axe de vision. Mais là où la SpiderCam observait encore le jeu depuis une position extérieure, suspendue au-dessus du terrain, la RefCam descend à hauteur d’homme et recrée autant du volume qu’une vision périphérique. Elle ne survole plus les trajectoires et les lignes de fuite nouvelles induites dans les transitions ; elle les éprouve.

Mais la véritable nouveauté est ailleurs. Car la RefCam fait quelque chose de plus – et d’une certaine manière, une chose historique dans la représentation du sport télévisé. Celui-ci s’est construit sur une règle esthétique fondamentale et jamais démentie : il est impossible pour les caméras qui participent au dispositif de franchir l’espace du jeu tant que celui-ci est effectif. Il n’est pas rare de voir des cadreurs entrer sur le terrain, mais jamais pendant qu’une action s’y déroule, au mieux pendant un arrêt de jeu (rarement), le plus souvent après le coup de sifflet de la mi-temps ou de la fin du match. Jusqu’ici, la retransmission sportive s’est donc construite sur un partage rigoureux entre l’espace du jeu et celui de sa représentation. Toute la puissance de la télévision sportive repose sur cette tension : promettre une proximité toujours plus grande avec l’événement tout en maintenant le spectateur à la place qui est la sienne, celle d’un regard extérieur. De ce point de vue, la Spidercam n’a pas remis en cause cette économie scénographique : en conservant une position extérieure et aérienne et en dessinant, par ses trajectoires bombées, l’idée d’une cloche de verre imaginaire, elle accentue plus encore le surplomb scientifique du regard.

RefCams des matchs du premier tour de la Coupe du monde 2026, Pays-Bas – Japon (image 1), Argentine – Autriche (image 2), Canada-Bosnie-Herzégovine (image 3), Croatie – Ghana (image 4) | © Fox / BBC / ITV

La RefCam rompt avec cette logique. Pour la première fois dans une Coupe du monde, l’image surgit depuis l’intérieur même de l’action. Non plus au bord du terrain, ni au-dessus de lui, mais au cœur des courses, à proximité immédiate du ballon et des corps. L’espace du jeu cesse d’être seulement observé : il devient le lieu même d’où l’image est produite. Cette intrusion demeure cependant paradoxale et il serait faux d’y voir l’accomplissement du vieux rêve d’une immersion totale. La caméra se situe certes à l’intérieur du terrain, mais n’épouse jamais le regard d’un joueur. Le point de vue reste celui d’un tiers. La télévision continue ainsi de jouer sur une tension constitutive : promettre une proximité toujours plus grande avec le jeu tout en maintenant le téléspectateur dans une position irréductiblement extérieure. L’immersion demeure asymptotique. On peut déjà imaginer les prochaines étapes de cette fuite en avant – une caméra embarquée dans le ballon, peut-être un jour sur les joueurs eux-mêmes –, sans que jamais ne disparaisse complètement la distance qui fonde le spectacle.

La Nouvelle Star

Si elle n’accomplit pas définitivement la révolution optique du football, l’irruption de RefCam reste tout de même déroutante : sa beauté tient à l’étrangeté qu’elle suscite. Loin de prolonger naturellement la grammaire « réaliste » de la retransmission sportive, elle semble appartenir à un autre régime d’images. Son grand-angle étire les corps, déforme les perspectives, saccade les mouvements, désoriente l’espace ; les mouvements brusques de la tête de l’arbitre rompent avec la fluidité habituelle de la réalisation. À certains instants, le stade lui-même paraît se tordre sous l’effet des anamorphoses produites par l’objectif, comme si le football empruntait soudain les coordonnées visuelles de certains dispositifs de réalité virtuelle. Même l’équipement porté par les arbitres – caméra fixée à la tempe, objectif au coin de l’œil – appartient à un imaginaire rétrofuturiste hérité de la science-fiction des années 1980.

La beauté de cette image tient précisément à son hétérogénéité. Elle s’attaque aux piliers du système télévisé du football, prônant la stabilité (le principe du dispositif et du « plan de base » est inchangé depuis les années 1950, simplement agrémenté de prolongements technologiques complexes) et la lisibilité. Les évolutions techniques successives (multiplication des caméras, haute définition, ralentis, super-loupe, incrustations numériques) n’ont jamais remis en cause l’économie générale du dispositif. Toutes tendent vers une même transparence : rendre les raccords imperceptibles, lisser les mouvements, donner l’impression que l’image s’organise d’elle-même.

La RefCam fait exactement l’inverse. Elle réintroduit dans le spectacle télévisé la possibilité d’un regard imparfait et instable. Elle est, à ce titre, la première image véritablement humaine du football télévisé. Certes, la plupart des caméras sont déjà manipulées par des opérateurs[7]À l’exception des microcaméras accrochées aux filets des buts, dont les images peuvent se comprendre comme la symétrie parfaite de celles de la RefCam : même inversion de la logique axiale du plan de base, même hauteur que le regard humain. Également insérées dans le montage des ralentis qui suivent les buts, elles produisent une émotion toute particulière : d’abord inerte, le plan se met à s’ébranler chaotiquement au moment où la balle entre dans les filets, passant instantanément d’un état à l’autre, au diapason de la libération physique et psychique que signifie un but pour l’équipe qui le marque.. Mais ceux-ci travaillent selon une partition très codifiée, sous la direction permanente du réalisateur, dont le rôle consiste à effacer toute singularité de leurs gestes. Même lorsqu’elle est portée par un homme, la caméra doit produire l’apparence d’une vision neutre, presque machinique. Malgré les progrès considérables de la stabilisation numérique[8]Les tentatives pionnières de RefCam, notamment dans le rugby où elles étaient harnachées à la poitrine ou sur le front des arbitres, ont été très rapidement abandonnées tant l’instabilité de l’image ressemblait à des plans de cinéma expérimental et contredisait le pacte de transparence que se doit de respecter la production télévisée., la « vue arbitrale » conserve les hésitations de celui qui la porte : un déplacement moins prévisible, de légères secousses, des vibrations, une définition légèrement plus pauvre, des changements d’axe intempestifs, autant de traces laissées par le corps de l’arbitre courant derrière l’action sans jamais pouvoir anticiper complètement ses retournements. L’image cesse alors d’être la simple traduction d’un dispositif technique et se fait l’empreinte d’une présence physique.

Dans le royaume de la mesure qu’est la retransmission sportive, la RefCam introduit une désorientation passagère, mais cruciale. Quelques fractions de seconde sont nécessaires pour que l’image redevienne intelligible et que le téléspectateur retrouve ses repères, reconstitue les directions du jeu et distingue les corps. Cette perte momentanée de lisibilité du jeu n’est pas un défaut ; elle constitue au contraire la condition même de son intensité. Pour la première fois, la télévision ne nous donne plus seulement à voir le football ; elle nous donne à expérimenter ce que signifie suivre une action depuis l’intérieur de son mouvement. Qui plus est lors des phases de transition qui se parent, sous cet angle neuf, d’un sentiment d’urgence et d’euphorie exaltés. Ce surgissement du registre épique dans l’écologie visuelle du football tranche avec la froideur technologique habituelle. Car si l’arbitre se doit de garantir l’intégrité du match, il n’en demeure pas moins son premier spectateur. Les images de la RefCam semblent alors transmettre quelque chose de cette position singulière : celle d’un regard placé au plus près de l’événement, partagé entre les exigences de l’intégrité sportive et l’intensité des grandes actions dont il est le témoin privilégié.

Second but de Kylian Mbappé contre le Sénégal, premier tour de la Coupe du monde 2026, filmé par la RefCam de l’arbitre, M. Alireza Faghani | © Fox

L’intronisation officielle de l’arbitre comme premier spectateur du match implique par ailleurs une seconde conséquence, plus inattendue. Il devient, par la force des choses, l’un des composants clés du dispositif technique et l’un des principaux cadreurs de l’événement, participant non plus seulement au bon déroulement du match, mais désormais à sa représentation. Au risque d’être juge et partie ? L’hypothèse est à nuancer : cette promotion symbolique intervient après plusieurs années durant lesquelles la corporation s’est vue profondément remise en cause par l’introduction de l’arbitrage vidéo, qui a officialisé la concurrence de l’œil technologique. Cette réintégration au cœur de l’organisation médiatico-sportive sonne ainsi presque comme une compensation. Déjà, l’installation de la VAR avait donné naissance à un nouveau plan : celui de l’arbitre faisant le geste du cadre télévisuel avec ses mains, puis courant vers l’écran de contrôle situé au bord de la touche, avant de se retrouver seul à l’image, unique objet du regard. Ce dispositif le faisait définitivement sortir de l’anonymat. La RefCam parachève ce mouvement en faisant de l’arbitre un cinéaste potentiel. Car, sait-on jamais, demain, l’homme en noir ne sera peut-être plus seulement jugé sur ses décisions, plus ou moins litigieuses, mais également sur la qualité des images qu’il aura contribué à produire. Peut-être sera-t-il même choisi, un jour, en fonction de ses qualités d’opérateur.

Notes

Notes
1 Dispositif numérique, proche du Hawk-Eye utilisé pour le tennis, qui reconstruit artificiellement les lignes du terrain et calcule la trajectoire probable du ballon pour, dans un premier temps, déterminer si ce dernier a franchi réellement la ligne de but. Plus tard, le même dispositif a été déployé pour déterminer « semi-automatiquement » les hors-jeux.
2 Pour Referee Cam, aussi appelée Referee View, littéralement « caméra de l’arbitre » ou » point de vue de l’arbitre ».
3 Pour être parfaitement précis, le dispositif technique tel que décrit dans l’article a déjà été testé sporadiquement lors de matchs de championnats nationaux, en Ligue 1 française ou, comme indiqué, en Bundesliga allemande. Il a même parfois été agrémenté de son direct, via l’ajout d’un micro – option non retenue pour l’actuelle Coupe du monde. Mais l’aura d’un tel événement à échelle mondiale dépasse largement la spécificité des compétitions locales : c’est la FIFA qui fait définitivement entrer les nouvelles figures de réalisation dans la culture visuelle footballistique commune.
4 Formule inventée dans un article fondateur « Le Ballon dans la lucarne », écrit dans les Cahiers du Cinéma, n°386, de juillet-août 1986, à l’occasion de la Coupe du monde organisée au Mexique.
5 Charles Tesson, ibid.
6 « En déplaçant, la « zone de vérité » plus au centre du terrain, ce jeu de passes modifie le sens même d’un match de football. Il ne s’agit plus d’inscrire un nombre de buts supérieur à celui de l’adversaire, mais d’assurer le contrôle d’un territoire. Plus exactement, il s’agit de s’approprier un territoire physique (la partie adverse du terrain) en y déployant un territoire mental (l’espace spécifique du jeu). », Patrice Blouin, Télégénie du football (2011).
7 À l’exception des microcaméras accrochées aux filets des buts, dont les images peuvent se comprendre comme la symétrie parfaite de celles de la RefCam : même inversion de la logique axiale du plan de base, même hauteur que le regard humain. Également insérées dans le montage des ralentis qui suivent les buts, elles produisent une émotion toute particulière : d’abord inerte, le plan se met à s’ébranler chaotiquement au moment où la balle entre dans les filets, passant instantanément d’un état à l’autre, au diapason de la libération physique et psychique que signifie un but pour l’équipe qui le marque.
8 Les tentatives pionnières de RefCam, notamment dans le rugby où elles étaient harnachées à la poitrine ou sur le front des arbitres, ont été très rapidement abandonnées tant l’instabilité de l’image ressemblait à des plans de cinéma expérimental et contredisait le pacte de transparence que se doit de respecter la production télévisée.

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