© Studio Canal / Christophe Brachet
Les Misérables

Les Misérables

de Fred Cavayé

  • Les Misérables

  • France2026
  • Réalisation : Fred Cavayé
  • Scénario : Fred Cavayé, Clémence Madeleine-Perdrillat, Benjamin Dupas
  • d'après : Les Misérables
  • de : Victor Hugo
  • Image : Denis Rouen
  • Décors : Pierre Quefféléan
  • Costumes : Pierre-Jean Larroque
  • Son : Pierre André, Louis Bart
  • Montage : Mickael Dumontier
  • Producteur(s) : Richard Grandpierre, Olivier Delbosc
  • Production : Curiosa Film, Eskwad
  • Interprétation : Vincent Lindon (Jean Valjean), Tahar Rahim (Javert), Camille Cottin (Madame Thénardier), Benjamin Lavernhe (Monsieur Thénardier), Noémie Merlant (Fantine), Vassili Schneider (Marius), Megan Northam (Causette)...
  • Distributeur : Studio Canal
  • Durée : 2h59

Les Misérables

de Fred Cavayé

La Grande défaite


La Grande défaite

« Je ne la voyais pas comme ça moi, la Révolution », avoue avec regret le camarade de chantier de Jean Valjean (Vincent Lindon) dans la scène d’ouverture des Misérables, dernière adaptation d’une œuvre que l’on ne présente plus, tant la fresque historique a dépassé depuis longtemps sa source livresque. Après une lignée de comédiens populaires (Jean Gabin, Lino Ventura, Jean-Paul Belmondo et même Gérard Depardieu dans une version télévisuelle), prendre Lindon, acteur engagé, semble à première vue constituer un choix pertinent, chaque transposition charriant une certaine idée du peuple et, par extension, du film destiné au grand public. On pourrait même discerner dans la trajectoire de Valjean, enfant d’un siècle traversé par différents régimes qui ont réprimé les luttes sociales (le Directoire, l’Empire napoléonien, la Restauration et la monarchie de Juillet), victime de la traque insensée de l’inspecteur Javert (Tahar Rahim), la matrice du drame social auquel est habitué Lindon. Dans cette perspective, l’acteur se démarque par un jeu antithéâtral qui tire alors le récit vers une lecture anachronique du héros hugolien, notamment dans la scène où son personnage rencontre Javert et livre, en guise de présentation, un discours sur l’équité remettant en question le bien-fondé d’une justice punitive. La démarche de Cavayé tourne cependant rapidement le dos à cet horizon pour s’inscrire dans le sillage d’une autre tendance actuelle – ce que l’on pourrait appeler le blockbuster de patrimoine, production à mi-chemin entre l’esthétique de la série et le film en costume ronflant, dont les deux volets des Trois Mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo constitueraient le désolant mètre étalon. D’où l’étrange sentiment de voir se déployer une superproduction construisant ses personnages comme autant de réservoirs à backstories, par ailleurs esquissées à coup d’ellipses assemblées dans une trame déshistoricisée. Difficile de percevoir que l’itinéraire de Valjean (ses dix-neuf ans de bagne, son ascension à la tête d’une entreprise et son élection à la mairie de Montreuil-sur-Mer) est le produit des différents régimes politiques qu’il a traversés, tant le récit se développe sur une chronologie aux contours indistincts. Comment comprendre l’ascension et le déclin des Thénardier (Camille Cottin et Benjamin Lavernhe), aubergistes accédant à la petite bourgeoisie grâce à leur caractère de vautour (Monsieur pille des soldats morts après la bataille de Waterloo, tandis que Madame extorque Fantine, jouée par Noémie Merlant, et réduit sa fille à l’esclavage), sans la moindre précision concernant les mutations sociales qu’a connues la première moitié du XIXe siècle ? Pour combler les béances historiques, Cavayé se rabat sur de grandes oppositions abstraites : le bien et le mal, les riches et les pauvres, les ténèbres et la lumière – ce qui nous vaut peut-être un des plans les plus ridicules de cette énième adaptation (Causette soudainement aveuglée par la lumière quand Valjean arrive pour la sauver).

En somme, Fred Cavayé a‑t-il dépolitisé Les Misérables ? L’hypothèse est à nuancer, sans que la chose soit au crédit du film ; bien que les déterminations sociales des protagonistes soient complètement déréalisées, les modalités narratives du récit les enroulent dans une idéologie consistant à faire reposer des problèmes structurels sur la responsabilité individuelle. On en trouve l’exemple le plus parlant dans son traitement des violences policières, avec la figure de Javert. Cavayé apporte pourtant au personnage une épaisseur théoriquement fertile : ancien gardien de prison promu à la tête de la police parisienne, il serait le fils d’une femme tzigane qui l’obligeait enfant à voler des passants. Lorsque sa mère le laisse aux mains des forces de l’ordre, il devient alors un adulte obsédé par l’autorité et la rigueur, n’hésitant pas à employer des méthodes brutales envers la propre classe dont il est issu. La caractérisation du personnage est hélas simplifiée par le tour psychologisant que prend l’intrigue. Ainsi, le spectre de sa génitrice revient le hanter pendant les insurrections de 1832, après avoir contemplé depuis une fenêtre le massacre d’un groupe de manifestants qu’il a lui-même organisé. Dans la vision du monde que nous propose le film, la tuerie des barricades et la mort du jeune Gavroche ne sont dès lors pas les conséquences d’un système et d’une Histoire englobant l’ensemble des couches sociales, mais le résultat d’un trauma personnel. Le film est ainsi comme animé par un impensé bourgeois qui mine sa défense apparente des indigents, les pauvres étant représentés comme des êtres brutaux, incapables de porter leurs propres revendications, la seule figure énonçant un discours révolutionnaire étant Marius (Vassili Schneider), un bourgeois. On attend encore une version des Misérables qui mettrait le feu aux poudres.

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