Obras muertas | © Mimbre Films
20e Festival Corsica Doc

20e Festival Corsica Doc

  • 20e Festival Corsica Doc

  • Lieu : Ajaccio
  • Date : Du 5 au 11 octobre 2026
  • Infos : https://www.corsicadoc.fr/edition-2026/

20e Festival Corsica Doc

Lutte jeunesse


Lutte jeunesse

Qui a dit qu’avoir vingt ans n’était pas le plus bel âge de la vie ? Le festival Corsica Doc soufflait cette année ses vingt bougies avec une rétrospective consacrée à la jeunesse et qui résonnait avec le mouvement actuel des lycéens – auquel Annick Peigné-Giuly, la directrice artistique du festival, a d’ailleurs dédié cette édition du festival. Dès la bande-annonce, extraite du court-métrage de François Reichenbach À la mémoire du rock, le ton était donné : la jeunesse, c’est la joie mêlée à la révolte (ou l’inverse). Presque tous les films de cette rétrospective convoquaient l’adolescence dans ses désirs de transgression et de renversement de l’ordre social, qui passent bien souvent par la fête. De Toute une nuit sans savoir de Payal Kapadia, sur la contestation étudiante en Inde, à Swagger d’Olivier Babinet et Lutte jeunesse de Thierry de Peretti, où les personnages tentent de se projeter hors des assignations identitaires ou territoriales, en passant par Woodstock de Michael Wadleigh et L’île au trésor de Guillaume Brac, qui décrivent des utopies sociales à échelles réduites, on a pu voir comment la jeunesse lève la tête, prend des coups, mais défie les pouvoirs qui la voudraient docile et obéissante. Et il ne s’agissait là que d’une petite partie de cette programmation stimulante qui s’est close avec La Gradiva de Marine Atlan et une soirée consacrée aux deux films que Lila Pinel a tournés avec Eva Huault, entre fiction et documentaire : Le roi David et Shana. Notons également la conférence de Federico Rossin sur l’invention de la jeunesse : l’historien y prenait à contrepied l’idée communément admise d’une classe d’âge apparue au début des années soixante et revenait sur ses représentations dans le cinéma documentaire de 1920 à 1960, du paradis perdu des films de Flaherty jusqu’aux nouvelles vagues qui ont intégré sa liberté dans leurs dispositifs formels.

Habiter le monde

Cette rétrospective était par ailleurs accompagnée d’une compétition de quatorze documentaires courts et longs sous l’intitulé Nouveaux talents (regroupant des premiers, deuxièmes et troisièmes films). Comment continuer à habiter le monde ? C’est la question commune que semblaient poser les films sélectionnés, malgré une grande diversité thématique, formelle et géographique. Comment habiter son corps (Virage de Aline Suter et Céline Carridroit) ; comment réinvestir un territoire dévasté par la radioactivité (Retour à Fukushima de Thomas Licata) ; comment survivre à la disparition de son peuple lorsqu’on est le dernier locuteur d’une langue presque éteinte (Relicto de Guillermo Quintero) ; comment ne pas perdre sa maison quand on vit dans des baraques informelles dans une zone vouée à la destruction (Obras muertas d’Elisa Sepulveda Rudoff) ; comment survivre aux fusillades des favelas de Rio (Saudades eternas d’Emma Boccanfuso) ; comment continuer à vivre en Israël en étant le témoin impuissant d’un génocide (Fractures de Keren Kraizer) ; comment ne pas sombrer à Beyrouth, ville mille fois meurtrie (And the fish fly above our heads de Dima El-Horr) ?

Le jury professionnel a primé deux courts-métrages ex aequo. Dans Hasta mañana si dios quiere de Alejandro Egido, où les personnes âgées d’un petit village du nord de l’Espagne doivent apprendre à vivre avec les morts désormais bien plus nombreux que les vivants, la mise en scène parvient à rendre la sensation de vide qu’ils ressentent alors que leurs amis et leurs familles s’éteignent les uns après les autres. Le très touchant 1er avril de Yaseo Kim commence quant à lui comme une conversation banale entre une étudiante coréenne vivant en France et sa mère restée au pays, illustrée uniquement par les dessins de la jeune femme pendant la conversation, quand progressivement émerge la question de son retour au pays pour les vacances : pourra-t-elle venir avec sa petite amie ? Pas de drame ou de cris dans ce film au dispositif minimal, dont émerge simplement la difficulté ordinaire à vivre ses amours comme on l’entend.

Le prix du meilleur long-métrage a enfin été attribué à Obras muertas d’Elisa Sepùlveda Rudoff, magnifique poème visuel sur la fin probable d’une communauté de pêcheurs du désert d’Atacama au Chili, menacée d’une part par des manœuvres militaires dans leur zone de pêche, et de l’autre par les manigances du gouvernement voulant détruire leurs baraques de fortune construites au fil des années sans permis ni autorisations. Sur un sujet rebattu, la cinéaste s’écarte du cinéma direct ou de la dénonciation militante pour inventer une forme à la lisière du fantastique, tous les plans produisant une étrangeté et un mystère qui font décoller le film de la réalité afin de nous plonger dans une étrangeté. Ce port situé sur la côte d’un désert blanchâtre rappelle un décor de western italien, tandis que l’arrivée soudaine des barges de débarquement et des hélicoptères nous propulse dans la sensation d’assister au tournage d’un improbable film de guerre. Sepùlveda Rudoff superpose ces niveaux de réalité dans des plans très composés (sur et sous l’eau, pêcheurs au premier plan commentant les manœuvres militaires au loin, etc.) et ce sens obsédant de l’observation se double d’un travail quasi hypnotique sur la durée, pour donner un poids presque mythologique à certaines actions (pêcher, ramasser des algues), ou au contraire rendre d’autres plus abstraites (le décollage d’un hélicoptère). Un carton au début du film nous apprend qu’on appelle « œuvres mortes » la partie émergée d’un navire, et « œuvres vives » sa partie immergée. Dans ses meilleurs moments, Obras muertas fait émerger, rend justement visible les œuvres vives, révélant d’un même coup un mystère niché au cœur du réel et les forces qui se vouent à sa destruction. Ces quelques jours au festival Corsica Doc ont ainsi rappelé, si c’était nécessaire, la capacité qu’a le cinéma documentaire de prolonger l’écho d’une réalité en pleine déflagration.

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