Il y a parfois des films qui tombent au bon moment. Quelques mois après sa présentation cannoise, La Gradiva surgit ainsi au milieu d’un vent de révolte des lycées (et désormais des facs), comme en miroir de la souffrance exprimée sur les blocus. Les deux heures et demie de ce récit d’un voyage scolaire à Naples sont en effet teintées d’une certaine gravité : si l’on est loin des barricades, c’est bien le tumulte de la fin de « l’âge ingrat » qui intéresse Marine Atlan. Un mois avant Barça Zou, autre teen-movie français expatrié qui constitue en quelque sorte son pendant allègre, La Gradiva ausculte l’adolescence avant tout par le prisme du mal-être. Le désespoir dont le film se fait le porte-voix tient beaucoup au moment charnière où la cinéaste filme ses jeunes personnages, celui des derniers mois de la classe de terminale, avant que chacun emprunte une voie différente – entérinant la fin de l’idéal égalitaire de l’école. Atlan retarde toutefois cette ultime désillusion (qu’elle emmène, territoire antique oblige, vers la tragédie), en faisant de l’excursion le terreau de plusieurs aventures initiatiques.
La durée des scènes est probablement ce qui permet au film de transcender son programme romanesque. Aux trajectoires individuelles de trois adolescents, le cancre Toni (Colas Quignard), le beau James (Mitia Capellier-Audat) et la solitaire Suzanne (Suzanne Gerin), qui s’observent mutuellement dans l’ouverture située dans un train (Suzanne regarde Toni, qui lui-même regarde James), s’additionne la quotidienneté du voyage scolaire, notamment lors des visites en groupe. Les petits cours impromptus donnés par madame Mercier (Antonia Buresi), la professeure de latin et organisatrice du séjour, sont l’occasion de blocs de durée où la cinéaste se révèle portraitiste, chaque élève ayant droit à son plan lorsqu’il ou elle prend la parole. La drôlerie des réponses et les efforts de l’enseignante pour passionner son auditoire dépeignent alors très bien la teneur imprévisible d’un cours, toujours prêt à entrer en éruption. Magnifique personnage que celui de cette « bonne prof » qui croit en son travail, dont les failles (elle ne peut s’empêcher d’avoir des chouchous et des souffre-douleur), ainsi que l’épuisement, racontent la réalité d’une vocation bien mieux que n’importe quel film à discours (Un métier sérieux, L’Abandon, etc.). Face à son auditoire, madame Mercier performe son rôle de professeure telle une actrice, mais elle n’est pas la seule à jouer : dans La Gradiva, tout le monde est plus ou moins pris dans une logique de représentation. Les personnages changent de comportement selon le nombre d’interlocuteurs (avec la classe, à quatre, à deux, seul), témoignant de l’hyper conscience que les adolescents peuvent avoir de l’image qu’ils renvoient. Le groupe relève d’un assemblage d’identités en crise, déjà prêtes à ne plus devoir se côtoyer, mais qui tentent encore un peu de conserver leurs masques. La séquence des résultats Parcoursup, juste avant la fête du dernier soir, est pour cette raison terrible : l’asymétrie commence à ce moment-là ; il ne reste plus qu’à faire semblant en chantant « Kongolese sous BBL » ensemble une dernière fois.
La Grazia
« Ah, c’est lyrique ! », s’exclame ironiquement la professeure après avoir lu la première ligne de la dissertation que Toni lui rend en retard. On pourrait en dire autant du film, qui substitue aux chroniques adolescentes qu’affectionne le cinéma français une recherche de la grâce. Outre la manière dont la cinéaste (et cheffe opératrice : elle s’est notamment illustrée avec la photo de L’Engloutie) recourt à la lumière naturelle pour envelopper ses acteurs, cette quête prend par exemple la forme d’une chorégraphie muette (dans une salle du musée archéologique de Naples où James et Suzanne se tournent autour autant qu’ils naviguent entre les statues) ou d’une simple course à travers la ville des deux garçons (court moment de félicité au sein d’une relation par ailleurs chaotique). Pour Toni, amoureux de son meilleur ami (qui le sait), ce voyage en Italie est aussi l’occasion d’une enquête sur ses racines : sa grand-mère était napolitaine, mais a quitté le pays suite au tremblement de terre de 1980, au cours duquel le grand-père de Toni aurait soi-disant trouvé la mort. Si le film ne convainc pas toujours lorsqu’il multiplie ainsi les couches narratives, la place qu’Atlan accorde au puzzle identitaire de ses personnages paumés est compensée par une croyance absolue en ces derniers – leurs élans ne sont pas réductibles à de simples trajectoires de scénario, chacun a la place d’exister en dehors du carcan du récit. La Gradiva ressemble à ce titre à un grand film romantique, au sens werthérien du terme : les souffrances des adolescents sont exacerbées par leur jeunesse, le film s’adaptant à leur intensité, quitte à injecter un peu de grandiloquence. C’est précisément à l’intersection entre la banalité d’un voyage scolaire et l’importance qu’il prend dans la vie de ces jeunes personnages que sa discrète majesté se déploie.