Aborder le mythe Pialat en dépassant les habituels poncifs sur sa personnalité, voilà le très bel objectif de ce documentaire produit par Sylvie Pialat, et qui rappellera combien le cinéaste décrié manque au cinéma français.
Ce qui frappe sans vraiment étonner dès les premières images du documentaire, c’est cette franchise avec laquelle Maurice Pialat était capable de parler de son travail, de ses exigences, de ses déceptions ou encore de ses blessures. Celui que l’on qualifia de cinéaste maudit, alors qu’il était l’un des rares Français à avoir cumulé les récompenses les plus prestigieuses aux César (À nos amours) et à Cannes (Sous le soleil de Satan), était surtout réputé pour sa dureté envers ses acteurs (Sophie Marceau s’en souvient certainement sur Police) et son franc-parler en public. Mais ce poing levé adressé effrontément aux journalistes qui eurent la stupidité de le huer pour ce qui était l’une des Palmes d’or les plus audacieuses (Sous le soleil de Satan en 1987) et qui restait, probablement à tort, l’une des images de marque du cinéaste, cachait pourtant toute la complexité d’un homme arrivé au septième art par défaut.
Né en 1925, Maurice Pialat se destinait d’abord à une carrière de peintre. Si l’on pense bien évidemment en quoi cette passion put nourrir l’un de ses plus beaux films, Van Gogh (1991), l’abandon de celle-ci lorsqu’il avait 22 ans par simple nécessité financière resta l’une des plus grandes déceptions de l’homme. Avec une franchise désarmante à mille lieux de toute forme de complaisance, Pialat parle ici de son enfance, de ses parents et notamment de son père dont il osait dire qu’il le préférait à sa mère, de sa découverte du cinéma dans les salles obscures de banlieues. Là, il vit pour la première fois certaines œuvres de Renoir, La Bête humaine mais surtout Partie de campagne, l’un des premiers films à lui montrer comment concilier ses deux passions. Que ce soit dans Van Gogh (1991) mais aussi dans la très belle série La Maison des bois (1970), l’influence de Renoir était évidente mais ce qui faisait tout l’intérêt de Pialat était cette capacité de s’affranchir de ses influences pour atteindre quelque chose d’inédit dans le cinéma.
L’Enfance nue, son premier long-métrage réalisé en 1969 et produit par François Truffaut, aurait pu laisser imaginer que Pialat perpétuerait l’héritage de la Nouvelle Vague. Arrivé plus tard au cinéma que les autres cinéastes du mouvement (son premier film sortit alors qu’il avait 34 ans quand Chabrol, Godard et Truffaut s’imposèrent avant leurs 30 ans), Maurice Pialat ne les prenait en aucun cas pour modèle et sut rapidement qu’il exécrait la Nouvelle Vague. Lui reprochant de ne jamais représenter son époque pourtant faite de grande souffrance, Pialat afficha rapidement un goût pour un dépouillement et une austérité qu’on retrouva clairement dès son troisième long-métrage, La Gueule ouverte (1973).
Cependant, le cinéma de Pialat restait l’un des plus émouvants parce qu’il avait pour ambition d’atteindre quelque chose d’inaccessible, une certaine forme de vrai et d’absolu. Cette quête insensée et presque suicidaire parcourut cette œuvre unique parce qu’imparfaite et se revendiquant en tant que telle. La large part d’improvisation sur les plateaux de tournage (Loulou en 1980, À nos amours en 1983) ajoutée à cette volonté assumée de refuser la sérénité parce qu’elle serait synonyme, selon Pialat, de sénilité (Nous ne vieillirons pas ensemble, Sous le soleil de Satan, Le Garçu) faisait de son cinéma un modèle d’imperfection sombre. Ce que nous dit admirablement le documentaire composé de nombreuses interventions du cinéaste mais aussi d’extraits de films, de tournages, de courts-métrages, c’est que pour Pialat, le cinéma restait peut-être la seule manière de s’aimer lui-même.