Du 28 janvier au 2 février s’est déroulée au cinéma le Lincoln la première édition du festival « La Chine s’éveille », sous l’impulsion de Michel Noll, directeur artistique du festival de documentaires de Canton, par ailleurs producteur et réalisateur. Ce découvreur de talents a réuni un collectif de cinéastes chinois qui témoignent de la profonde mutation que connaît ce pays depuis l’ouverture des années 1980. Loin des stéréotypes, ces films montrent avec justesse un peuple tiraillé entre la conservation des traditions et l’appel irrépressible de la modernité galopante.
Parmi cette programmation de douze films et de débats animés par divers spécialistes, on a notamment pu découvrir avec bonheur ceux du réalisateur Zhang Wenqing. Il a arpenté pendant plusieurs années sa campagne natale du Shaanxi au nord de la Chine pour enregistrer d’émouvants récits de vie. Dans Le Tribunal itinérant, il nous invite par exemple à suivre le quotidien du juge d’un tribunal itinérant, qui tel le juge Feng se rend avec ses collègues en moto ou à pied dans les campagnes reculées pour statuer des conflits des villageois. Il dresse également le portrait d’un couple de conteurs qui se déchirent et essaient de subsister grâce à leur art, ou celui d’une famille regroupant quatre générations sous le même toit ou encore celui d’un paysan forcé d’exercer des travaux saisonniers pour pouvoir payer la scolarité de ses filles. Le réalisateur suit les protagonistes dans leurs déplacements sous l’œil discret de sa caméra. Il sait à merveille saisir des détails qui donnent une saveur toute particulière à ses films qui oscillent entre humour et gravité. Avec un profond humanisme, il témoigne des peines et des joies de ces populations confrontées à la difficulté de leur destin. Mais nulle trace de misérabilisme n’effleure à la surface de cette œuvre. On se trouve transporté par l’histoire de ces personnages attachants.
Ces hommes et femmes évoluent dans un environnement souvent hostile qui porte toute l’attention du filmeur. Il sonde admirablement la nature qu’il dissèque grâce à des gros plans de végétation, d’insectes ou d’animaux. Dans Trois cordes pour deux conteurs, le couple progresse difficilement dans le sable pour se rendre au village où ils doivent se donner en représentation, comme le scarabée qui s’enlise dans le sable. Cette analogie mise en évidence par un savant montage en parallèle magnifie la nature.
Cet attachement à la ruralité n’est pas sans rappeler, comme l’évoque Emmanuel Lincot, spécialiste d’histoire culturelle contemporaine chinoise présent lors de deux débats animés dans le cadre de ce festival, Farrebique et Biquefarre de Georges Rouquier ou la trilogie Profils paysans de Raymond Depardon. Ces cinéastes ont en commun un regard singulier sur ces modes de vie voués à disparaître et une manière très poétique d’en laisser la trace sur la pellicule. Comme pour les cinéastes français, la temporalité inhérente au monde rural est très importante chez Zhang Wenqing. Il met en évidence le déroulement des saisons, des années qui conduisent vers une mutation inexorable. Il retrouve quatre ans plus tard le juge qui ne se déplace à présent plus qu’en 4x4. Il repart également assister à une représentation des conteurs qui ont formé des élèves et se déplacent avec la voiture de leur fils devenu cuisinier par refus de suivre le chemin de ses parents.
Cette disparition progressive des traditions est également illustrée dans Nu Shu de la réalisatrice Yue Qing Yang. Le Nu Shu est une écriture inventée par les femmes de la minorité ethnique des Yao dans la province du Hunan. Ces pictogrammes brodés sur des mouchoirs ou calligraphiés sur des éventails permirent aux femmes contraintes par cette société patriarcale de communiquer entre elles et d’établir ainsi les fondements d’une contre-culture. Cette langue n’a cependant plus été transmise après la révolution culturelle.
Mais il n’est pas seulement question de la ruralité dans ce festival. La vie citadine est également scrutée pour évoquer d’autres thèmes comme celui de l’avenir des jeunes diplômés qui peinent à s’insérer dans le monde du travail, Les Diplômés de Gao Song ou encore celui de l’homme face à son habitat en milieu urbain, Le Nouvel Abri de Zheng Xiaolei et Li Lin. Ces précieux documentaires nous transmettent des histoires fragiles évitant de les faire sombrer dans l’oubli et nous apportent une vision neuve sur ce territoire tellement diversifié, au centre de tous les regards et pourtant si méconnu.
Ce festival, pour faire suite à cette édition parisienne, se tiendra dans vingt villes françaises.