Nord paradis

Nord paradis

de Christophe Lamotte

  • Nord paradis

  • France2009
  • Réalisation : Christophe Lamotte
  • Scénario : Christophe Lamotte, Pierre Chosson
  • Image : Hugues Poulain
  • Montage : Benoît Quinon
  • Musique : Sofiane Gnaba
  • Producteur(s) : Marie-Claude Reverdin, Béatrice Arnaud
  • Production : Cauri Films
  • Interprétation : Aurélia Petit (Aurélia, la sociologue), Jean-Michel Fête (Jean-Michel)...
  • Distributeur : Pierre Grise Distribution
  • Date de sortie : 25 février 2009
  • Durée : 1h50

Nord paradis

de Christophe Lamotte

Le clan des ferrailleurs


Le clan des ferrailleurs

À Boulogne-sur-Mer, Marie-Rose, grand-tante du réalisateur Christophe Lamotte, règne sur un empire de la casse. Il s’agit donc d’un retour vers un milieu et lieu d’origine dont il est sorti. Sa présence à l’écran se fait par l’intermédiaire d’un dispositif original ; deux personnages fictifs interprétés par des comédiens évoluent au sein du documentaire : une sociologue qui vient faire son terrain et un travailleur « infiltré » dans l’entreprise. Nord paradis est une plongée fascinante dans les coulisses du pouvoir, cela dans un environnement où, pour le meilleur et pour le pire, vie familiale et vie d’entreprise ne font qu’un.

Le film s’ouvre sur des archives familiales tournées en Super 8. Des images de vacances, peut-être cet enfant est-il Christophe Lamotte. « J’entretiens avec le monde de la casse et sa logique un rapport viscéral, mélange d’attirance, de fascination mais aussi d’incompréhension » confie le cinéaste qui accomplit ainsi un retour sur lui-même. Il a effectué une sortie de milieu que l’on devine peu aisée après avoir vu Nord paradis ; la casse a néanmoins la propriété d’un aimant et il vient y réaliser un film, une manière de témoigner et de donner à voir au monde une autarcie économique et familiale au fonctionnement clanique. « Pour l’enfant que j’étais, la casse était un terrain de jeu grandeur nature, un lieu magique qui est devenu, à mesure que je grandissais, un lieu d’étouffement, dont je me suis extirpé, sauvé, et qui, en même temps, a forgé une partie de ce que je suis devenu » ajoute-t-il pour décrire ce complexe rapport, entre attraction et répulsion. La présence du réalisateur est doublement médiatisée à l’écran. Observateur à distance par le biais d’Aurélia (Aurélia Petit), sociologue tenue à une délicate neutralité axiologique, mais aussi partie prenante par l’intermédiaire de Jean-Michel (Jean-Michel Fête), sorte de projection de ce qu’il serait s’il n’était pas parti. Entre les deux, quelque part, se situe la bonne distance. Extrait du journal du tournage : « Filmer. Enregistrer. Sans trahir, ni pervertir. En respectant la parole de chacun ? Se méfier aussi de l’image. Ni trop loin, ni trop proche. »

Le réalisateur mesure la distance parcourue en transformant ce terrain de jeu d’enfance en un terrain de jeu cinématographique. Sans doute prend-il autant de plaisir à filmer le ballet de camions chargés de monticules de ferrailles qu’il en avait haut comme trois pommes à contempler ce fascinant spectacle. Sans en abuser, on a droit à des séquences où l’on hésite entre le fait d’être dans une casse ou face à une installation d’art contemporain : tas de gravats filmés comme des natures mortes, accumulations d’objets triés formant de très belles compositions colorées. On pourrait comparer cette démarche à celle de Frédéric Ramade avec la maison familiale dans Ode pavillonnaire : le retour par le geste cinématographique passe par une forme de légitimation et de réappropriation artistiques du lieu. La comparaison entre les deux films peut s’enrichir dans la mesure où la prise de parole dispose ici aussi d’un statut particulier. Pour la recueillir, Christophe Lamotte importe le personnage de la sociologue qui vient accomplir son terrain d’étude dans l’entreprise.

La première péripétie du tournage n’est pas la moindre : Marie-Rose est hospitalisée. Nord paradis débute ainsi avec la présence hors champ de la grande cheftaine. Aurélia commence donc son enquête en son absence. Le respect des uns et des autres, tous avec un lien de parenté (on s’y perd parfois…), est de mise. Roselyne, sa fille, « travaille pour maman », tout simplement. Mais le vernis craque, la dévotion est aussi une crainte devant cette femme de fer. L’endroit est en fait un champ de tensions, un invraisemblable imbroglio. Il s’agit d’un lieu de reproduction presque automatique : travail, entreprise et famille forment une enveloppe globale aussi bienfaitrice que tyrannique. Certains sont allés voir ailleurs ; déclassés, ils ont été reclassés chez Marie-Rose, qui en a fait néanmoins un lieu d’atténuation des chocs du monde extérieur se substituant à la sphère publique.

L’hospitalisation de Marie-Rose, le fait d’y accéder par des discours rapportés, ceci crée une authentique tension dramatique. Son apparition n’est toutefois pas traitée avec sensationnalisme, au contraire. On voit débarquer une petite bonne femme, plus féminine et coquette qu’imaginée, plus douce aussi, mais avec des mains d’hommes fait remarquer Aurélia. L’empire a débuté dans la rue où elle est née, elle s’est échinée depuis à « alimenter l’outil de travail » car avec une large famille, il fallait une grande société dit-elle comme si cela tombait sous le sens. On découvre un déploiement névrotique, l’initiative comme seule ligne de conduite, une fuite en avant obsessionnelle. Il s’agit d’une femme pour qui l’immobilité ressemble à une terrible épreuve et dont l’existence s’apparente à un combat absurde et héroïque pour la survie d’une étrange utopie.

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