Au loin des villages

Au loin des villages

de Olivier Zuchuat

  • Au loin des villages

  • France, Suisse2008
  • Réalisation : Olivier Zuchuat
  • Scénario : Olivier Zuchuat
  • Image : Olivier Zuchuat
  • Montage : Olivier Zuchuat
  • Producteur(s) : Xavier Carniaux, Pierre-Alain Meyer
  • Date de sortie : 11 novembre 2009
  • Durée : 1h17

Au loin des villages

de Olivier Zuchuat

Les oubliés de l'Histoire


Les oubliés de l'Histoire

Avec la production accrue de documentaires due à la réduction des coûts de tournage, on se retrouve de plus en plus face à des réalisations de qualités très diverses. Au loin des villages se distingue par le réel engagement de son auteur, qui porte un regard singulier et profondément humaniste sur son sujet.

Lors de la 19ème édition du FID en 2008, Au loin des villages avait à juste titre remporté le prix des médiathèques. Il sort enfin en salle après un parcours remarqué dans les festivals internationaux les plus reconnus. Olivier Zuchuat, documentariste né en Suisse au parcours atypique, se consacre après des études de physique et de littérature à la mise en scène de théâtre pour enfin devenir réalisateur. Ce deuxième documentaire tourné sur le continent africain relate avec force le quotidien des 13 000 survivants de la guerre du Darfour, réfugiés du camp de Gouroukoun, à l’est du Tchad. Il y filme l’attente des victimes de ce conflit interethnique, qui opposa en 2006 principalement des membres de l’ethnie Dajo chassés de leur terre et massacrés par les Jajaweeds, groupuscule de rebelles armés. La région est depuis plusieurs décennies le théâtre d’affrontements qui se sont faits de plus en plus sanglants depuis l’armement par Khartoum de ces milices. En effet, les humanitaires reprochent au gouvernement soudanais d’avoir délibérément armé les Jajaweeds pour servir leurs intérêts. Regroupés dans ce lieu de transit, les réfugiés espèrent retrouver leur village. Assistés par les ONG, ces hommes et ces femmes esseulés par la perte de leurs proches tentent de survivre.

Ce film est d’autant plus remarquable qu’il est l’un des rares témoignages de ces évènements qui restent très mal relayés par la presse. Une copie des rushs a été envoyée au tribunal international de La Haye pour constituer une archive, une pièce à conviction. Au-delà de sa valeur juridique, il nous permet de prendre conscience de la barbarie de ces actes en nous proposant d’écouter la parole des survivants. Leur histoire peut ainsi traverser les frontières. Mais il ne s’agit pas d’un reportage à visée uniquement informative. Au loin des villages est bien plus que cela. Le documentariste a passé plusieurs mois dans ce camp, silencieux et immobile à l’affût des évènements qui peuvent surgir devant la caméra. Il privilégie de longs plans séquences avec une démarche quasi photographique. Le mouvement n’est mis en scène qu’à deux reprises lors d’un plan à 360 degrés et lors du somptueux travelling qui longe les limites du camp mettant en exergue la promiscuité des expropriés et l’immobilité des hommes dans cette interminable attente.

Olivier Zuchuat est parti seul dans le camp. Il a formé sur place un réfugié à la prise de son. L’apprenti technicien a accompli un travail remarquable. La dimension sonore participe à la sensation d’enfermement. Les bruits de la vie domestique omniprésents envahissent l’espace en se juxtaposant, créant un vacarme assourdissant, dont se détache le timbre mat et régulier du pilon, qui broie les grains de mil avec une précision de métronome, rappelant le rythme effréné des tirs des mitraillettes ennemies. Il enregistre avec pudeur lors de la scène d’ouverture les complaintes stridentes des femmes qui pleurent leur défunt. Ces voix lancinantes transmettent avec une violence sans pareil la brutalité des faits et la déchirure intérieure des victimes.

Il a su également recueillir la parole des survivants sans voyeurisme avec beaucoup de respect. Les entretiens sont filmés frontalement avec une mise en scène minimale. Ce dispositif instaure une certaine distance entre les personnes filmées et les spectateurs. Un homme égraine comme un chapelet les noms des victimes en une sorte de rituel funéraire. Un autre raconte comment il a survécu aux attaques des kalachnikovs des Jajaweeds, alors qu’il n’était armé comme tous les autres villageois que de lances et d’arcs pour se défendre. Un enfant commente avec précision et gravité les dessins de guerre qui remplissent les pages colorées de son cahier d’écolier.

Au loin des villages fait partie de ces films, dont on sort moins ignorant et toujours plus révolté contre la passivité des instances gouvernementales. Mais également admiratif devant la justesse des moyens mis en œuvre pour servir le propos. Cette œuvre prouve qu’engagement politique et réflexion esthétique ne sont nullement indissociables.

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