La Vie d’une autre

La Vie d’une autre

de Sylvie Testud

  • La Vie d’une autre

  • France2012
  • Réalisation : Sylvie Testud
  • Scénario : Sylvie Testud
  • d'après : le roman La Vie d'une autre
  • de : Frédérique Deghelt
  • Image : Thierry Arbogast
  • Montage : Yann Malcor
  • Musique : André Dziezuk
  • Producteur(s) : Emmanuel Jacquelin, Michèle Pétin, Laurent Petin, Emmanuelle Lacaze
  • Production : Dialogues Films, ARP, Numero 4 Production, Paul Thiltges Distribution, Saga Film
  • Interprétation : Juliette Binoche (Marie Speranski), Mathieu Kassovitz (Paul Speranski), Aure Atika (Jeanne), Danièle Lebrun (Denise), Vernon Dobtcheff (Dimitri Speranski), Yvi Dachary-Le Béon (Adam Speranski), François Berléand (Maître Volin)...
  • Distributeur : ARP Sélection
  • Date de sortie : 15 février 2012
  • Durée : 1h37

La Vie d’une autre

de Sylvie Testud

Valentine en perdition


Valentine en perdition

Postulat de départ : une femme s’endort à vingt-cinq ans aux côtés de l’homme dont elle vient de tomber éperdument amoureuse et se réveille quinze ans plus tard quand son mariage avec ce même homme se délite. Ce bond inexpliqué dans le temps peut alors constituer le prétexte d’une réflexion sur la difficulté de mener sa vie en accord avec ses rêves de jeunesse. Pourquoi pas ? Mais encore faut-il ne pas sombrer dans une mièvrerie à la Marc Lévy et dans un décalage caricatural entre la prétendue insouciance de la jeunesse et la rigueur supposée du monde adulte.

Librement inspiré du roman éponyme de Frédérique Deghelt, La Vie d’une autre adopte dans son premier tiers un ton burlesque appuyé. Juliette Binoche surjoue la gaucherie et la surprise permanentes, tant et si bien qu’elle donne l’impression d’avoir plutôt treize ans avant l’ellipse temporelle – opérée de façon judicieuse par un simple raccord cut. Le choix d’un jeu physique permet certes d’éviter la plongée immédiate dans un sentimentalisme béat et de travailler sur l’inconfort de Marie dans un corps qui est le sien sans l’être vraiment. Mais c’est déjà là que la machine s’enraye. La présence de Juliette Binoche dans l’incipit du film perturbe le décalage entre Marie à vingt-cinq et quarante ans, puisque c’est le même corps qui incarne à l’écran les deux versions du personnage. Si Juliette Binoche garde la grâce et la beauté de sa jeunesse, l’illusion de ses vingt-cinq ans est loin d’être parfaite au début du film. Les dialogues viennent ensuite souligner artificiellement le décalage que l’image aurait dû produire d’elle-même entre la jeune fille et la femme : Marie s’étonne à vive voix de découvrir pattes d’oie et abdomen distendu dans le miroir de son luxueux appartement parisien.

Face à une Marie toujours souriante et bondissante, la timidité ou la maladresse des réactions de ses interlocuteurs ne fait qu’accroître la sensation d’un film bancal, construit sur une hésitation permanente entre comédie screwball et sophistiquée, sans parvenir à maîtriser aucun des deux registres. La Vie d’une autre est construit sur le canevas de la comédie du remariage, développée dans le cinéma hollywoodienne classique : un couple en crise doit traverser une succession de péripéties pour repenser son identité individuelle (en fonction de son genre) et son identité conjugale (par le biais d’une communication renouée). Mais, dans La Vie d’une autre, une dimension essentielle est négligée : la nécessaire et fréquente confrontation entre l’homme et la femme que la traversée commune de péripéties devra finir par unir à nouveau. Ici, Pablo (Mathieu Kassovitz), créateur de bandes dessinées, est reclus derrière la porte capitonnée de son atelier ou dans le bureau de sa maison d’édition, littéralement recroquevillé sur ses croquis, quand don épouse, femmes d’affaires brillante, virevolte de salles de réunion en conférences de presse dans les tours de La Défense, avant de traverser Paris dans sa voiture de luxe. Pablo, réduit à l’immobilisme, n’accède jamais vraiment au statut de personnage. Sa présence ponctuelle dans le déroulement et toujours discrète dans le cadre de l’écran est encore minorée par la distribution bancale des dialogues, qui le réduisent quasiment au mutisme. Figuration du malaise d’un couple déchiré par les infidélités de l’un et l’autre, le silence de Pablo pèse sur le rythme de la comédie romantique, dont l’issue doit être l’union du couple. Le monologue final de Marie fait office de deus ex machina abrupt, en permettant à lui dépasser pour l’impasse dans laquelle le film s’embourbe : Pablo se jette in extremis sur la femme qu’il reconnaît avoir aimée, alors qu’il la rejette depuis une heure trente.

Le parcours de Sylvie Testud en tant que comédienne laissait supposer plus d’audace et de réflexion dans sa démarche de réalisation, d’où un sentiment de déception certain. L’interprète de Sagan, de Louise Michel et de La Captive (Marie lit d’ailleurs Albertine disparue lors de sa rencontre avec Pablo) manque l’occasion de se saisir de la comédie romantique pour produire le discours critique que l’histoire de Marie porte en germe. Le film fait fi de la difficulté de cette héroïne à être femme d’affaires, épouse et mère. La douleur du sacrifice d’une ou plusieurs de ces casquettes est non seulement éludée, mais elle est même validée. La multiplicité irréductible des fonctions féminines n’est pas interrogée et Marie est seule renvoyée à la culpabilité de l’échec de sa vie conjugale et familiale par son entourage. La jeune Marie singe la femme multitâches sans chercher à remettre en cause son mode de vie ou à changer le triste destin de cette autre elle-même. Seule sa volonté aveugle et obsessionnelle de reconquérir « son homme » la guide…

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !