Réalisateur-phare des années 1920 et 1930, Marcel L’Herbier n’était pas loin d’être un visionnaire. En 1928, soit quelques mois avant le crack boursier qui allait plonger l’Europe et les États-Unis dans l’une des plus graves crises économiques, le réalisateur proposait avec L’Argent un véritable pamphlet contre l’asservissement des classes bourgeoises et moyennes aux cours délirants de la Bourse. En 1935, il s’empare d’une pièce un peu poussiéreuse pour rendre compte avec La Route impériale des difficultés géopolitiques des Britanniques en Irak. En 1939, alors que la menace d’une guerre plane sur l’Europe entière, le réalisateur décide de faire œuvre de pédagogie militante en figurant la nécessaire « entente cordiale » entre la France et la Grande-Bretagne face à l’ennemi. Bien reçu en France mais interdit de l’autre côté de la Manche (probablement parce que, comme l’indique l’historienne Mireille Beaulieu dans l’un des bonus de l’édition, il était interdit de faire jouer la famille royale contemporaine par des acteurs, qui plus est français), le film étonne aujourd’hui par un sens de la rigueur tout en nuances, capable de traduire en une série d’entretiens entre hauts dirigeants la lourde responsabilité qu’engage la fonction politique.
Le sens de l’histoire
Parfaitement lucide sur le fait que l’histoire était en train de se répéter, Marcel L’Herbier a voulu rendre hommage au prince de Galles devenu Édouard VII, fils de la reine Victoria, à l’origine d’un rapprochement inédit entre la France et la Grande-Bretagne la veille de la Première Guerre mondiale. Vingt-cinq ans plus tard, conscient que les Nazis représentaient une vraie menace pour la France, Marcel L’Herbier espérait que les Britanniques renouvelleraient leur soutien au-delà de la concurrence qui a toujours nourri les relations entre les deux pays et leurs empires coloniaux, n’ayant pas peur de jouer des correspondances anachroniques pour renvoyer les deux pays à leurs engagements. Évidemment, on peut s’amuser de voir Gaby Morlay grimée en très vieille dame pour jouer une reine Victoria au crépuscule de son règne, le tout dans des décors dont la lourdeur ne fait que traduire l’étouffant protocole auquel les dirigeants devaient se soumettre. Mais au-delà de la patte très franco-française de la production, l’intérêt de la démarche de L’Herbier est de ne jamais chercher à reproduire une réalité historique qui, le réalisateur le sait, ne serait jamais exhaustive. La grandeur et la noblesse de l’exercice politique s’articulent ici autour d’un hors-champ omniprésent (le peuple, la rumeur menaçante d’un conflit armé) et pourtant abstrait qui rappelle combien la responsabilité du dirigeant repose avant tout sur l’idée, la vision plutôt que l’acte en lui-même. Engageant une réflexion philosophique autour du politique, le réalisateur formule une saisissante exigence morale pour l’exercice diplomatique.
Les suppléments
Les Documents Cinématographiques proposent une édition agrémentée de bonus qui insistent avant tout sur la portée historique du film. C’est le cas de Stephen Clarke qui nous dispense quelques anecdotes sur la personnalité fantasque d’Édouard VII pour légitimer son rôle politique au début du vingtième siècle. Si on ne peut que comprendre la nécessité de ramener le film à son contexte historique pour rendre compte de sa portée, il est par contre regrettable que les intervenants ne fassent pas davantage honneur aux qualités d’écriture et à la précision très discrète de la mise en scène de Marcel L’Herbier. Les anecdotes de tournage racontées par l’historienne Mireille Beaulieu sont souvent limitées aux accessoires et décors des personnages, ne faisant pas suffisamment cas de certaines étonnantes digressions du récit, comme ce flash-back autour de la reine Victoria qui fait de l’union politique, selon L’Herbier, une histoire d’amour. Car sous son austérité apparente, Entente cordiale est pourtant bien un film sur le plaisir et la frustration : la dernière scène du cigare dont le goût se serait évaporé figure bien l’amertume de ceux qui ont dû sacrifier leurs idéaux romantiques sur l’autel du pouvoir et des compromis diplomatiques.