Auteur de polars encensés par la critique et le public, Dennis Lehane n’a pas toujours été très bien servi par Hollywood. Les adaptations de Mystic River par Clint Eastwood et Shutter Island par Martin Scorsese comptent parmi les plus grands ratages des deux cinéastes, et c’est curieusement Ben Affleck, enfant des quartiers populaires de Boston comme l’écrivain, qui s’en est le mieux sorti avec Gone Baby Gone, son premier (et meilleur) long métrage. Il aura fallu attendre un réalisateur belge – bien aidé par un scénario signé de l’auteur lui-même – pour retrouver à l’écran toute la noirceur et l’ironie des œuvres de Lehane. Belle réussite, Quand vient la nuit emballe par sa mise en scène humble et sèche et son univers peuplé de destins cabossés, de magouilles à la petite semaine et d’humour sous-jacent, aussi irrésistible que désespéré.
Quand la ville dort
Très remarqué avec son premier long, Bullhead, Michaël R. Roskam a le bon goût de s’effacer derrière le matériau de l’écrivain-scénariste et de s’en tenir à une mise en scène feutrée, prenant le temps d’installer ses personnages et l’environnement dans lequel ils évoluent avec une belle économie d’effets. C’est plutôt malin : en suscitant l’empathie pour ses anti-héros fatigués, le cinéaste resserre son étau en nous perdant subtilement dans les méandres d’une intrigue-puzzle dont toutes les pièces finissent par s’agencer de façon aussi inattendue que jubilatoire. C’est aussi probablement parce que dans ses deux premiers tiers, Quand vient la nuit (très joli titre français, une fois n’est pas coutume) s’intéresse moins aux enjeux du polar qu’à ceux de la chronique d’un quartier et de ses habitants : bar d’habitués perdu au coin d’une rue, maisons trop remplies des vestiges de familles éparpillées, parcs anonymes entourés de barres d’immeubles, docks tristes bordés d’entrepôts vides… Roskam filme la communauté irlandaise de Boston, ses habitudes (religieuses, sociales, familiales) et ses valeurs, avec moins de lyrisme qu’un James Gray lorsqu’il représente la communauté russe, mais en se tenant toujours à la bonne distance.
Jeux de dupes
Les atermoiements des personnages de Dennis Lehane sont moins sentimentaux que pragmatiques : Bob (Tom Hardy, impeccable) et son cousin Marv (James Gandolfini dans un de ses derniers rôles) vivotent derrière le comptoir de leur bar un peu miteux en blanchissant occasionnellement de l’argent sale pour les mafieux du coin, jusqu’au jour où un braquage à la petite semaine vient semer le trouble dans le petit équilibre de l’entreprise. Au même moment, Bob, qui vient de faire la connaissance de Nadia (Noomi Rapace), jeune infirmière au passé douloureux, est malmené par une mystérieuse petite frappe (Matthias Schoenaerts) recherchée par la police pour un crime commis quelques années plus tôt. A priori déconnectés, ces événements vont s’entremêler et faire ressurgir quelques vieux fantômes… En s’attachant à la personnalité taciturne de son barman bourru, Michaël R. Roskam joue la carte du polar old school : un personnage a priori banal, aux contours très identifiables mais rempli de zones d’ombres, est propulsé dans un enchaînement d’événements qui le dépassent. L’habileté un brin retorse du réalisateur et de son auteur-scénariste réside dans leur façon de s’appuyer sur ces acquis pour mieux les retourner comme un gant et promener le spectateur dans une partie de Cluedo jubilatoire, d’autant plus passionnante que ses créateurs semblent visiblement moins intéressés par l’issue de la partie que par le jeu en lui-même. Surtout, parce que tous ces personnages sont touchants, portant chacun leur croix tout en caressant le secret espoir de lendemains meilleurs, Quand vient la nuit parvient à émouvoir. Quand le noir abrite la lumière…