© Tamasa Distribution
Un mari presque fidèle

Un mari presque fidèle

de Sidney Gilliat

  • Un mari presque fidèle
  • (The Constant Husband)

  • Grande-Bretagne1955
  • Réalisation : Sidney Gilliat
  • Scénario : Sidney Gilliat, Val Valentine
  • Image : Edward Scaife
  • Montage : Gerald Turney-Smith
  • Musique : Malcolm Arnold
  • Producteur(s) : Sidney Gilliat, Frank Launder
  • Production : British Lion Films
  • Interprétation : Rex Harrison (Charles Hathaway), Cecil Parker (le professeur), Kay Kendall (Monica), Nicole Maurey (Lola), Jill Adams (Joanna), Roma Dunville (Elizabeth), Valerie French (Bridget)
  • Distributeur : Tamasa Distribution
  • Date de sortie : 14 décembre 2016
  • Durée : 1h44

Un mari presque fidèle

de Sidney Gilliat

Homo britannicus


Homo britannicus

« Les Anglais ont tous les défauts qu’on veut bien leur prêter, ils ont une qualité indéniable : ils seront toujours plus drôles que les Français. » (Winston Churchill) Le cinéma britannique des années 1950 a généré un vivier de comédies populaires loufoques, drolatiques et vaudevillesques dans le même temps où la satire sociale amusée et volontiers féroce le dispute à un anti-conformisme débridé. Succédant aux destinées de la British Lion Film Corporation et peu avant la disparition d’Alexander Korda en 1956, le tandem Frank Launder / Sidney Gilliat en parallèle avec les frères Boulting firent les beaux jours de ces studios et tournèrent durant plusieurs décennies nombre de pamphlets cinématographiques à l’apparence de comédies légères, bousculant les stéréotypes entretenus par les conventions sociales et brocardant au passage l’establishment et sa bienséance de mise. Connus surtout pour être les scénaristes d’Une femme disparaît d’Alfred Hitchcock (1938), Launder & Gilliat ont produit et réalisé par la suite une palanquée d’œuvres de pur divertissement parodiant les travers sociétaux des sujets de Sa Majesté. Infatigables artisans, ils satisfaisaient ainsi aux quotas d’un gouvernement bien décidé à redresser le pays laissé en charpie et à remonter le moral des foyers recomposés à l’issue des hostilités de la Seconde Guerre mondiale. La population était ainsi confrontée au quotidien de la reconstruction d’un « royaume désuni » et la comédie légère s’imposa vite comme le meilleur dérivatif.

Un humour noir typiquement « british »

Campée sur son insularité, la perfide Albion cultive alors dans ces films un esprit caustique enclin à l’autodérision sans doute pour faire pendant à une gouvernance travailliste jugée quelque peu austère. Rappelons qu’en conservateur bon teint qu’il était, Winston Churchill paya son engagement belliciste d’un désaveu parlementaire cinglant en 1945. Au discret mais efficient Clément Atlee fut assignée la tâche de relever une nation exsangue. Il s’en acquitta sans faillir et avec les honneurs au terme de son mandat de « Prime Minister » en 1955. Churchill remâchant sa défaite l’épinglera dans un raccourci resté dans les annales : « Un taxi s’arrête devant le 10 Downing Street et personne n’en descend. » Dans ce contexte de plein essor gagné de haute lutte, le cinéma anglais se pare de couleurs et affiche un optimisme inébranlable traduit à l’écran dans « l’humour noir » qui reste une exception et une acception exclusivement « british ». Un genre nouveau et décapant fleurit peuplé de pochades pleines de non-sens dont beaucoup restent encore à découvrir. Elles s’inscrivent rétrospectivement dans une volonté de la part de leurs auteurs de rompre avec la décade écoulée et de subvertir les codes d’un cinéma britannique par trop ancré dans un réalisme d’après-guerre plus auto-complaisant qu’auto-critique.

Dans ces sotties, « l’homo britannicus » est moqué ainsi que les stéréotypes hors d’âge qu’il véhicule. S’affirme à l’image, non sans une délectation tangible, une valorisation de l’excentricité comme une caractéristique intrinsèque de l’humour « british ». Ce particularisme d’une ironie décalée manie la litote et enfonce le clou de l’évidence à grands traits corrosifs, soulignant l’absurdité du monde dans tous ses avatars et sans se départir d’un cynisme acéré. Au nombre des comédies hilarantes produites par les studios Ealing entre 1940 et 1950, qui n’a pas en mémoire le Noblesse oblige de Robert Hamer ou les Tueurs de dames de Mackendrick pour ne citer que ces deux pépites ? Les farces filmiques de la même veine sarcastique abondent, déclinant à l’envi cette allégorie caricaturale de la société du temps et pérennisant des acteurs comiques pour les incarner : Alastair Sim, Alec Guinness, Peter Sellers, Margaret Rutherford, Rex Harrison parmi les plus (pré)éminents.

Il est important d’être inconstant

Un mari presque fidèle (1955) est emblématique du genre. Le titre anglais (The Constant Husband) a déjà valeur d’oxymore. Le mari en question est un hurluberlu « constant dans son inconstance » et sa soudaine amnésie l’exonère de toute justification plausible à sa polygamie. L’amnésie est bien souvent le ressort narratif de nombreux films noirs réalistes à suspense. Ici, elle enclenche une cascade de quiproquos plus cocasses les uns que les autres. Notre héros va malgré lui de découvertes en découvertes en enquêtant à rebrousse-poil et par le petit bout de la lorgnette sur sa vie sentimentale compulsive, flanqué de l’inénarrable professeur en médecine Lewellyn (Cecil Parker). Celui-ci porte un diagnostic hautement fantaisiste sur le hiatus mémoriel de son patient : « Votre esprit a enfermé votre passé derrière une muraille » prophétise-t-il doctement. Il emprunte par ailleurs la dégaine d’un inspecteur Clouseau parachuté sur un terrain miné de gags à retardement et de saillies verbales spirituelles. Au passage, tout le monde en prend pour son grade et la mauvaise foi phallocrate s’en donne à cœur joie : « Le recommencement est l’idéal des femmes car elles sont masochistes » assène à qui veut l’entendre le carabin farfelu entièrement acquis à la cause de son client.

La guerre des sexes n’aura pas lieu

Il était une fois un mari monstrueux qui s’ignorait : William Egerton (Rex Harrison). Échoué dans la rade portuaire d’un petit village gallois qu’on aurait dit méditerranéen par la magie du Technicolor, notre homme se heurte aux bizarreries du parler gallois en des séquences désopilantes qu’on pourrait baptiser « Candide au pays des galloisants ». Le plan-séquence d’ouverture du film, qui se passe de commentaires, préfigure le choc amnésique du héros : la caméra de Sidney Gilliat fixe un plafonnier d’éclairage mauve puis descend graduellement par paliers panoramiques successifs pour cadrer d’abord l’intérieur d’une chambre puis les pieds d’Egerton/Rex Harrison sortant de sa torpeur. Par ce procédé, le réalisateur revisite le mythe de Gulliver tant le mouvement d’appareil semble exagérer la stature du « naufragé ». Dans le même mouvement, la caméra s’appesantit sur le miroir en pied d’un meuble qui reflète le corps allongé de Rex Harrison écarquillant des yeux éberlués comme au sortir d’un mauvais rêve. Une voix de Caruso en off vient entretenir la confusion sur la localité. Sommes-nous dans un village italien ? Travelling avant sur le héros debout en plan américain se regardant hébété dans le miroir. Qui peut-il bien être ? Filé panoramique jusqu’à l’embrasure de la fenêtre qui laisse découvrir une paisible crique portuaire. Contre-champ : Egerton sort de la chambre tout en enfilant sa veste. Est-il archidiacre ou simple représentant ? Egerton interroge plus loin la psyché non sans une moue de perplexité pour tenter de percer à jour son identité. Son image ainsi reflétée se démultiplie en autant de métamorphoses improbables où il prend la pose guindée comme dans un photomaton. Il s’agit là d’une référence sans équivoque à la galerie de portraits de la lignée des d’Ascoyne magistralement personnifiés par Alec Guinness dans Noblesse oblige.

Quelques incongruités plus loin, il va se découvrir en « ogre polygame »au milieu d’une horde de coépouses alanguies et « soupirantes ». Pressureur de femmes, menteur pathologique, extravagant consommé, ce « tombeur de dames » est un redoutable Barbe-bleue vivant aux crochets d’une gente féminine sous le charme, ô combien consentante et se pâmant d’amour pour le parangon d’infidélité qu’il est. Sans se départir d’un flegme élégant attisé par son regard bleu incandescent et paraissant sans cesse tomber des nues, ce multi-récidiviste matrimonial va déployer tous ses efforts pour enterrer sa vie de marié impénitent. Launder et Gilliat revisitent plusieurs contes de fée qu’ils entremêlent pour aboutir à une déification parodique du mâle frappé d’une subite misogynie réactive et à son corollaire : la sujétion féminine. Mais, contre toute attente, la « guerre des sexes » n’aura pas lieu. Briseur de cœurs malgré lui, William Egerton alias Charles Hathaway alias Pietro alias Rex Harrison n’aspire qu’à fuir le tohu-bohu d’une vie maritale tumultueuse pour lui préférer la quiétude de la solitude carcérale. À la clémence du barreau, il choisit de rester derrière les barreaux. Peine perdue : son avocate (Margareth Leighton) enfourche sa défense et se laisse emporter dans le tourbillon effréné de ce donjuanisme carnavalesque, devenant la « huitième femme de Barbe-Bleue ». La fin ouverte laisse à penser qu’au moins ces deux-là vivront heureux et donneront naissance à beaucoup de petits polygames en puissance.

La réalité de la vie amoureuse agitée de l’acteur Rex Harrison rattrape ici la fiction et le film penche métaphoriquement en faveur d’une parabole rédemptrice. Ironie du sort, l’acteur notoirement connu pour ses nombreuses escapades, frasques et fredaines, entretenait, dans le même temps, des démêlés tapageurs avec la justice. Ils faisaient écho aux conditions dramatiques du suicide passionnel de l’actrice Carole Landis en 1948 avec laquelle il était étroitement lié. L’acteur, couvert de tous les honneurs au théâtre comme au cinéma et qui sera anobli, pansera ses plaies sentimentales et ses remords de culpabilité dans les bras de Kay Kendall, dont il s’éprendra au cours du tournage, pour l’épouser ensuite. Laquelle décédera précocement d’une leucémie en 1959. Ce mythe de Barbe-Bleue était décidément fait pour lui coller à la peau.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !