Près de treize ans après Mind Game (2004), le réalisateur nippon Masaaki Yuasa revient sur les écrans français avec un film cette fois beaucoup plus grand public. Lou et l’île aux sirènes nous emmène à la rencontre de Kai, un jeune collégien introverti et compositeur amateur de musique électronique, et de Lou, une sirène pouvant transformer sa nageoire en gambettes lorsqu’elle entend de la musique. Il est impossible de ne pas suspecter une – trop – forte inspiration de l’idée originale et du personnage principal de Ponyo sur la falaise de Miyazaki (2009) : une créature marine qui se transforme pour se déplacer sur la terre ferme, un récit initiatique et l’histoire d’une grande amitié tendant vers un premier amour, un parent protecteur vivant au fond de l’océan… Mais le récit de Yuasa prend une direction diamétralement opposée, mêlant le conte fantastique avec la fable sociale, le tout sur fond de teen movie. Le résultat ne manque pas de rythme et le film maintient son degré d’exubérance de bout en bout.
Un ovni déconcertant
Le scénario délirant et le parti-pris graphique à la dimension cartoonesque sont pleinement assumés, et il n’est presque plus surprenant à la moitié du film de voir des caniches se métamorphoser en créatures mi-chien mi-sirène, ou encore un homme-requin géant déambuler dans le village. Cette esthétique cartoon est particulièrement présente lors des séquences musicales, où les habitants envoûtés par la sirène se mettent à danser frénétiquement. Le réalisateur y joue avec les proportions des personnages ainsi qu’avec les perspectives en utilisant des angles de vues très inhabituels. Il joue également avec les formes, faisant créer à Lou des cubes d’eau flottants dans les airs pour les utiliser comme moyens de transports. Yuasa crée ainsi un univers insolite à la limite de l’expérimental et qui se démarque des productions actuelles.
À l’image du rythme très dynamique du film, Lou est parée d’une chevelure verte luminescente accueillant de petits poissons sans cesse en mouvement. On regrettera cependant que les autres personnages manquent quelque peu de détails pour être à la hauteur de l’héroïne.
Un certain reflet de notre temps
Lou et l’île aux sirènes s’ouvre sur des images du jeune Kai enregistrant l’un de ses morceaux, puis un travelling arrière vient dévoiler que l’adolescent regarde une vidéo de lui-même postée sur sa chaîne YouTube, scrutant les commentaires laissés par ses camarades de classe. Le film annonce ainsi dès sa séquence d’ouverture qu’il ancre sa narration dans le présent et veut parler à ses contemporains. Mais rapidement, entre utilisation abusive des smartphones par des habitants obsédés à l’idée de photographier la nouvelle attraction de la ville, et les politiques trop pressés d’en faire un objet commercial en fabriquant peluches, ballons et autres goodies à son effigie, le film devient une véritable caricature de notre société moderne. En réduisant cette dernière à ses traits les plus superficiels pour critiquer nos modes de vies consuméristes et ses dérives, le réalisateur fait un raccourci quelque peu simpliste et réducteur. Un équilibre est cependant apporté dans cette représentation de notre époque, à travers le choix d’utiliser comme décor une petite ville de pêcheurs touchée de plein fouet par la crise économique. Cela permet d’exposer une autre facette de la société japonaise de manière plus subtile et moins caricaturale.
La représentation du comportement dominant actuel chez les adolescents face aux nouvelles technologies est quant à elle très juste, mettant en avant la contradiction entre leurs échanges virtuels à l’excès et leur peur d’affronter le monde réel.