10 canoës, 150 lances et 3 épouses

10 canoës, 150 lances et 3 épouses

de Rolf De Heer

  • 10 canoës, 150 lances et 3 épouses
  • (Ten Canoes)

  • Australie2006
  • Réalisation : Rolf De Heer
  • Scénario : Rolf De Heer, en collaboration avec les habitants de Ramingining
  • Image : Ian Jones
  • Montage : Tania Nehme
  • Producteur(s) : Rolf De Heer, Julie Ryan
  • Interprétation : Crusoe Kurddal (Ridjimiraril), Jamie Gulpilil (Dayindi/Yeeralparil), Richard Birrinbrrin (Birrinbirrin), Peter Minygululu (Minygululu), Frances Djulibing (Nowalingu), David Gulpilil (le narrateur)...
  • Collaboration à la réalisation : Peter Djigirr
  • Distributeur : Memento Films
  • Date de sortie : 20 décembre 2006
  • Durée : 1h31

10 canoës, 150 lances et 3 épouses

de Rolf De Heer

... et 91 minutes


... et 91 minutes

Cinéaste australien remarqué dans les festivals (Bad Boy Bubby, La Chambre tranquille, Dance Me to My Song), Rolf De Heer tire son onzième long-métrage d’une suggestion de l’acteur aborigène David Gulpilil et de la vision d’une photo prise par un anthropologue dans les années 1930, représentant dix canoéistes d’une ethnie du nord-est du pays. Le postulat de départ, édifiant à souhait (pour calmer la jalousie amoureuse de son jeune frère, un homme lui conte la légende d’un cas analogue survenu plusieurs générations auparavant), n’est que le prétexte à l’exposition d’une certaine culture aborigène d’une part, et à un travail sur la narration cinématographique d’autre part. Le versant documentaire du film consiste principalement en une reconstitution minutieuse, bien qu’assez minimaliste, du mode de vie des personnages, tous joués par des autochtones de cette région dans leur propre langue. Mais De Heer privilégie l’autre piste suivie par son film, celle d’un exercice sur l’art de raconter, qui commence d’entrée de jeu par cette mise en abyme : narration off contant l’entrevue des deux frères et le nouveau récit qui en ressort.

Il en résulte un film assez lent, allant un peu où il veut, mais quelque peu alourdi par les afféteries de l’auteur qui, en cherchant à donner une vraie consistance à son sujet, ne réussit qu’à l’illustrer platement. Pourtant, les premiers mots du narrateur off (une introduction en décalque inattendu du bandeau de Star Wars, suivie d’un éclat de rire moqueur) présageaient un voyage sur des chemins plus inspirés. Mais cette mise en bouche s’avère n’être qu’un trompe-l’œil, un gadget narratif au même titre que ceux employés par De Heer pour naviguer entre les différentes couches de son récit, telle l’alternance couleur/noir et blanc. Tentant d’exploiter les ramifications d’un scénario de plus en plus touffu et vagabond (un personnage l’illustre d’ailleurs en comparant un conte à un arbre), le cinéaste n’a d’autre idée que d’illustrer explicitement chaque ramification, fût-elle infime — même la plus petite hypothèse ou rumeur y passe — quitte à polluer son film par des scènes aussi courtes que redondantes (voir comment il met en scène les questionnements sur la disparition d’une femme). Le tout s’avère une petite prouesse scénaristique, mais dont l’apport cinématographique s’avère en deçà des espérances tant la mise en scène manque d’inspiration.

« Clichés d’ethnologues »

L’une de ces « trouvailles », la présentation initiale des protagonistes en une série de « plans-portraits », est d’ailleurs assez ambiguë. Car elle pourrait également relever de l’influence documentaire et de l’origine photographique du film, tant ces portraits commentés évoquent des clichés d’ethnologues. Dans cette hypothèse, la forme employée pose problème : en introduisant un regard d’étranger dans un film qui fait autant d’efforts pour prendre une identité aborigène, le cinéaste prend le risque de réduire son caractère d’authenticité à l’état de gadget (au même titre que les « trucs » de narration), de cachet sans réelle motivation.

En des rares moments, De Heer délaisse son exercice pour véritablement donner un peu de corps à son sujet. Ainsi se démarque un des dernières scènes : la danse de mort d’un guerrier agonisant, où la conjonction de la voix du narrateur, de la charge émotionnelle de la chorégraphie et du travail sur la lumière nocturne offrent un spectacle plus vivant et plus prenant que la pose glacée de tout ce qui l’a précédé. La scène donne la mesure de ce qu’on aurait pu espérer du film : un travail plus incarné et moins figé sur une culture et sur un art de la narration.

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