Auréolé de six nominations aux derniers Magritte (cérémonie récompensant le cinéma belge francophone), le nouveau long-métrage de Vincent Lannoo ne trouve pas en France l’accueil qu’il attendait. Moins d’une vingtaine de salles s’apprêteraient à le diffuser le mercredi de sa sortie (dont une seule à Paris). Le sujet du film (la pédophilie dans l’église, l’extrémisme catholique, l’intolérance vis-à-vis des musulmans) et la réponse que propose le réalisateur (l’éradication pure et simple des brebis galeuses) font d’Au nom du fils l’événement polémique de ce printemps. Mais au-delà des thèmes sensibles qu’il aborde, le film vaut-il, artistiquement parlant, le déchaînement critique qu’il suscite ?
Les curés accusés
Débutant par une vidéo de religieux sollicitant la générosité de leurs ouailles, Au nom du fils ne fait pas mystère de sa critique acerbe de l’église. Le père Taon (Philippe Nahon) insiste sur la pauvreté de son évêché et formule des demandes outrageusement fantaisistes (loger et subvenir aux besoins d’un prêtre pendant six mois, accepter des stages d’un an non rémunéré…). Bref, l’église selon Vincent Lannoo tenterait de sucer la substantifique moelle des croyants jusqu’à plus soif. Mais le portrait au vitriol ne s’arrête pas là. On découvre ainsi une famille dévouée à la transmission de la bonne parole, constituée d’Élisabeth, la mère au foyer qui anime une émission de radio catho, le père, qui passe son temps libre dans un commando religieux où l’on s’entraîne à tirer sur des effigies en carton de Ben Laden, et leurs deux enfants. Suite à un malencontreux (et risible) accident, le patriarche décède, laissant sa femme seule aux commandes de la petite famille. Un malheur n’arrivant jamais seul, c’est bientôt le fils ainé amoureux d’un prêtre qui se suicide. Élisabeth, profondément déstabilisée par toutes ces morts, cherche le réconfort de Dieu mais c’est la vérité qu’elle va trouver à la place : la pédophilie ronge sa communauté. Elle s’engage alors dans sa propre guerre sainte, dégommant à tout va les nombreux curés suspectés de violences sexuelles.
Œil pour œil, dent pour dent
On l’aura compris, Au nom du fils ne se présente pas comme un éloge du catholicisme. Multipliant les attaques sur la vénalité, les mœurs immorales, la loi du silence, l’homophobie ou l’islamophobie qui gangrènent les différentes strates de l’église, le film ne se contente pas d’une charge sur le fond, mais il sape aussi la bienséance sur la forme. Ouvertement violent, il accumule des séquences chocs où le sang gicle. Le suicide du fils à la carabine suivi d’un long plan fixe sur sa mère recroquevillée au sol, hagarde, souligne mieux qu’un long discours la déflagration émotionnelle que la pauvre femme subit et la quête de vengeance qui va l’habiter dès lors. L’alternance entre brutalité des scènes (une mise à mort rappelle étrangement le meurtre inaugural d’Irréversible) et comique de situation irrigue toute la première partie du métrage, invitant le public à un spectacle profondément désopilant. À une autre époque Rémy Belvaux avec C’est arrivé près de chez vous avait déjà choisi ce mode narratif du cynisme drôlissime, prouvant que le cinéma belge avait une jouissive propension à l’humour noir. Vincent Lannoo se situe indéniablement dans cette veine réaliste trash mais à la différence de Belvaux, il manque de souffle et d’autodérision dans son traitement. Alors que le film avance, le rythme se fait plus lent, délaissant les incartades absurdes pour se concentrer sur le cheminement de la mère, déboussolée et pourtant jamais véritablement en proie au doute quant à sa foi. Ménageant la croyance (jamais remise en cause), comme si elle était dissociable des actes commis par des représentants de Dieu ou de ses propres actes à elle, Au nom du fils s’enlise dans un scénario systématique (l’assassinat des prêtres pédophiles) sans surprise. Les dernières images, à peine compréhensibles, laisseraient penser que Dieu a décidé de châtier la meurtrière. À charge au spectateur, d’interpréter comme bon lui semble cette fin ouverte, béante même, qui ne résout aucunement les pistes que le film avait ouvertes et oublie le ton décalé qu’il avait initié pour tomber dans une vision spiritualiste peu convaincante.