Les Belles Manières
Les Belles Manières
    • Les Belles Manières
    • France
    •  - 
    • 1979
  • Réalisation : Jean-Claude Guiguet
  • Scénario : Jean-Claude Guiguet, Gérard Frot-Coutaz
  • Image : Georges Strouvé
  • Costumes : Nina Ricci
  • Son : Jean-François Chevalier, Antoine Bonfanti
  • Montage : Paul Vecchiali, Franck Mathieu, Françoise Dousset
  • Musique : Ludwig van Beethoven, Hector Berlioz, Anton Bruckner, Wolfgang Amadeus Mozart, Johann Strauss
  • Producteur(s) : Paul Vecchiali
  • Production : Diagonale
  • Interprétation : Hélène Surgère (Hélène Courtray), Emmanuel Lemoine (Camille Maillard), Martine Simonet (Dominique Maillard dite Domino), Nicolas Silberg (Georges), Hervé Duhamel (Pierre Courtray), Victor Garrivier (le juge d'instruction)...
  • Distributeur : La Traverse
  • Date de sortie : 13 juin 2018
  • Durée : 1h29

Les Belles Manières

réalisé par Jean-Claude Guiguet

Camille, jeune prolétaire d’une vingtaine d’années, arrive à Paris où, en l’échange d’un logis, il rend service à Hélène, une femme d’une cinquante d’années, en s’occupant de son fils qui vit reclus dans sa chambre. Interprétée par Hélène Surgère, cette bourgeoise intellectuelle accueille Camille avec une étonnante bienveillance, jusqu’à ce que ce dernier se rende compte progressivement que ce qu’il prend pour des marques d’attention à son égard ne sont en fait que des bonnes manières ou bien pire, de la pitié.

C’est en accordant une place primordiale aux rapports que les personnages entretiennent avec l’univers qui les entoure que le film, dont l’intrigue est pourtant minimale, parvient à évoquer la question du malaise social.

Une bourgeoisie esthète

Un certain refus du naturel se dégage du jeu des acteurs, et notamment à travers leur attitude face à la caméra. Ce sont surtout les corps des bourgeois, dont le personnage d’Hélène est l’incarnation par excellence, qui par leurs postures recherchées et leurs gestes hiératiques confèrent aux images une esthétique picturale classique que renforcent les couleurs profondes de l’image de Georges Strouvé[1]Il est l’un des directeurs de la photographie réguliers de Paul Vecchiali.. Les références y sont d’ailleurs nombreuses : sur les murs des nombreuses pièces du grand appartement d’Hélène sont affichées photographies et tapisseries en tous genres. À l’image des tableaux qui ornent son environnement, Hélène prend la pose et se contemple intérieurement. Ainsi, ces corps aux attitudes figées de statues s’opposent aux mouvements précis de Camille dont la chorégraphie rappelle les personnages bressonniens de Pickpocket ou d’Un condamné à mort s’est échappé. Corps (social) étranger, Camille affiche, lui, un rapport au monde qui passe avant tout par le labeur et des aptitudes manuelles. Ses gestes qui sont ceux d’un ouvrier aliéné par le travail sont pourtant considérés par le fils d’Hélène comme l’expression même de la liberté ; lui, a renoncé à sa position sociale de fonctionnaire qu’il considère comme aliénante. À travers Camille, il fantasme la supposée liberté de l’homme prolétaire, mais se fait pourtant servir par ce dernier, inscrivant donc la soumission au cœur de leur rapport.

L’héritage du réalisme poétique

Jean-Claude Guiguet s’attache à mettre en valeur les inégalités sociales notamment à travers l’intervention de plusieurs personnages qui s’apparentent alors pour quelques instants aux figures emblématiques du réalisme poétique[2]Un genre que partage Paul Vecchiali qui n’est autre que l’un des monteurs du film, et surtout le fondateur de la société Diagonale qui produit le film. On retrouve d’ailleurs dans ce film le duo tragique Hélène Surgère / Nicolas Silberg de Corps à cœur, tourné la même année, ainsi qu’une myriade d’autres personnages qui sont les acteurs réguliers de Paul Vecchiali. : une marchande de journaux explique ses conditions de travail déplorables, Camille raconte les multiples emplois précaires qu’il dû enchaîner, sa sœur évoque la trajectoire qui l’a menée à faire le trottoir… Autant de discours auxquels se rend très attentive Hélène. La façon de centrer l’attention sur les rapports des personnages aux objets qui les environnent pourrait inscrire ce film dans la lignée de Robert Bresson. En effet on y sent une attention particulière portée au déploiement des gestes, à la manipulation des objets ; autant de choix qui permettent à Guiguet d’aborder de manière subtile la problématique des rapports sociaux. D’autres éléments rapprochent encore le film de l’univers bressonnien : la mansarde de Camille évoque les décors de Pickpocket, tandis qu’Hélène évoque avec légèreté une tendance familiale à la kleptomanie.

Loin d’être une fable sociale réductrice tendant à l’universalisme, Les Belles Manières conte l’histoire particulière d’un homme prolétaire au milieu d’un environnement bourgeois[3]Le film se déroule presque entièrement à l’intérieur de l’appartement.. À travers le rapport aux objets Guiguet met en scène l’inadéquation absolue qui existe entre Camille et cet univers, et révèle ainsi une lutte des classes insoluble. Finalement, ces belles manières évoquées par le titre semblent dénoncer ces postures hypocrites qu’adoptent successivement les personnages appartenant à la classe bourgeoise. L’attention qu’Hélène porte à Camille relève plutôt de l’apitoiement intéressé que de la bienveillance et les grandes palabres de son fils sur l’aliénation de la bourgeoisie semblent ridicules puisqu’il exploite lui-même Camille en se faisant servir par lui. Autant de personnages qui sont le reflet d’une certaine bourgeoisie intellectuelle qui prend la pose : elle expose ses principes dans les discours sans jamais les adopter en réalité.

Notes   [ + ]

1.Il est l’un des directeurs de la photographie réguliers de Paul Vecchiali.
2.Un genre que partage Paul Vecchiali qui n’est autre que l’un des monteurs du film, et surtout le fondateur de la société Diagonale qui produit le film. On retrouve d’ailleurs dans ce film le duo tragique Hélène Surgère / Nicolas Silberg de Corps à cœur, tourné la même année, ainsi qu’une myriade d’autres personnages qui sont les acteurs réguliers de Paul Vecchiali.
3.Le film se déroule presque entièrement à l’intérieur de l’appartement.