Récompensé par l’Ours d’Or et l’Ours d’Argent du meilleur acteur au dernier festival de Berlin, Black Coal est le troisième film du cinéaste chinois Diao Yinan, qui se plaît à marier sujets de société avec des univers blafards. Son précédent long, Train de nuit, suivait les pas d’une femme huissier de justice, qui s’enfonçait dans une existence morne face au rythme des exécutions létales prononcées par le tribunal de sa province. Si Black Coal aborde moins frontalement des thématiques critiques envers le gouvernement chinois, c’est parce qu’il lorgne du côté du film policier. Il en ressort pourtant une volonté de brasser plus large, à travers un récit qui s’étend sur plusieurs années, et couvrant différentes parties de la Mandchourie chinoise.
La Chine contemporaine
En 1999, les membres d’un employé d’une carrière minière sont retrouvés dispersés aux quatre coins du territoire. Mais l’enquête de l’inspecteur Zhang tourne court après que les deux principaux suspects soient abattus dans un salon de coiffure. Cinq ans plus tard, les mêmes meurtres reprennent dans la région, liés à l’épouse de la première victime. Black Coal transpose sa structure elliptique dans le tissu même du récit, alliant ruptures de rythme et de ton, avec quelques montées fulgurantes de violence. On pense évidemment au dernier film de Jia Zhang-ke, dont les différents chapitres fonctionnaient sensiblement sur le même principe, d’autant plus que les deux films se piquent d’offrir un portrait de la Chine contemporaine, et de ses dérives vers une société brutale et sans compromis.
Mais Black Coal fait preuve de plus de maniérisme dans sa mise en scène, marquée par un volontarisme qui semble parfois vouloir un peu trop mettre les pieds dans le plat. C’est notamment la figure de l’aller-retour – un peu comme si la Chine tournait en rond – qui fait une apparition quelque peu ostentatoire à plusieurs reprises, ou cette opposition un peu facile entre Eros et Thanatos, qui tire le récit vers une dimension glauque, terrain suffisamment rebattu dans la veine du polar. Le film s’avère paradoxalement plus efficace dans ses moments de stase, lorsque la neige qui recouvre les paysages participe par exemple au lent développement de l’action, traduisant la progression laborieuse de l’enquête, qui cache en son sein toute une série de chausse-trape où les personnages risquent à tout moment de s’enfoncer.
Sortir des rails
Le film est donc constitué de petits blocs aux réussites variables, et ne donne sa pleine mesure que par intermittence. C’est surtout lorsque Diao Yinan accepte de se sortir des rouages d’une intrigue avançant par à‑coups téléphonés que Black Coal se révèle parfois saisissant. Des accents pittoresques d’une poursuite sur patins à glace à la séquence finale, qui envoie dans le ciel des feux d’artifice dont la provenance est inconnue – possible signe d’une révolte populaire ? –, le cinéaste chinois montre une véritable aisance à jouer sur des registres éloignés, et réussit, par la même occasion, à agrémenter son propos de ramifications souterraines étonnantes.