Comment quantifier, prouver, démontrer l’amour ? Quelques mois après la légalisation du mariage et de l’adoption pour les couples homosexuels, Céline (Ella Rumpf) doit répondre à cette question face à un juge pour pouvoir adopter l’enfant qu’elle attend avec son épouse, Nadia (Monia Chokri). Le dossier exigé, composé de preuves tangibles (et notamment de lettres) démontrant son implication affective, relève d’une injonction qui dépasse le cadre juridique de l’adoption. Il n’y a pas que l’œil de la justice qui regarde Céline et Nadia : c’est toute une société qui les observe et les attend au tournant – « vous êtes prêtes ? » revenant comme un refrain. Dans ce point de départ, Alice Douard trouve la tension de son premier film : comment filmer un amour que l’on exige de démontrer ?
La relation de Céline à la maternité ainsi qu’à sa propre mère irrigue le récit et dépasse le cadre du couple lesbien pour questionner ce qui fait un bon parent. Son personnage est scruté de toutes parts dans le récit – par les membres de la famille et les ami.es qui devront écrire les fameuses lettres – mais le film, lui, reste à ses côtés et se déploie à partir d’elle. La scène où elle visionne une interview de sa mère, célèbre pianiste, cristallise cette logique : la caméra, placée à hauteur de l’écran d’ordinateur, montre son visage absorbé par ce qu’elle regarde, tandis que le ventre rond de Nadia entre dans le cadre, puis son visage. Dans la lumière neutre et douce du plan fixe, la famille en devenir se compose alors sous nos yeux, à la fois révélée et magnifiée dans sa possibilité d’exister.
La réussite du film tient aussi à la précision avec laquelle les personnages sont incarnés. Ce n’est pas seulement une question d’alchimie entre Ella Rumpf et Monia Chokri : le film prend surtout le soin d’inscrire le couple dans une suite de décors urbains – elles dansent en club, traversent Paris en métro, remontent la rue de Belleville les bras chargés de sacs, etc. Cette manière de donner à Céline et Nadia une densité et une physicalité permet de trancher avec la représentation ordinaire des corps lesbiens à l’écran, trop souvent filmés par le prisme du fantasme ou de l’abstraction. Ici, ils existent avant de porter une allégorie ou un message sociétal. Dès lors, si le film reprend certains passages obligés de la comédie romantique – scènes de danse, moments d’intimité, courses en duo –, il le fait non pour figer les personnages dans une image toute faite, mais au contraire pour les figurer en mouvement. Là où le cinéma tend généralement à transformer ces situations en moments sursignifiants, Douard en tire un élan : les corps circulent, se touchent, se déplacent, et c’est dans cette dynamique ordinaire que le couple prend forme.
En partant d’un genre aussi codifié que la comédie romantique, Alice Douard se pose ainsi la question des moyens offerts par le cinéma pour représenter l’amour. L’expérience lesbienne a déjà été filmée avec subtilité par le passé, mais sa représentation demeure encore largement façonnée par un regard masculin, sexualisant ou déconnecté de la réalité. Le film prend le contrepied de ce tropisme : il montre, simplement, comment un amour lesbien peut être vécu et filmé sans objectification. Il interroge aussi ce que son existence dans la France des années 2010 a de profondément politique. Des preuves d’amour commence d’ailleurs par une voix, « le scrutin est ouvert, le scrutin est clos », sur fond rouge et entame sa fin sur un autre son, cette fois sur fond noir : le cri d’un nouveau-né. Entre ces deux seuils, le film s’inscrit dans un contexte historique, celui du vote d’une loi et du déferlement d’attaques homophobes qui l’ont accompagné. Mais cette inscription n’est jamais frontale ; la mise en scène laisse hors champ le scrutin pour se concentrer avant tout sur les corps de Céline et Nadia. C’est à cet endroit que le film livre peut-être sa plus belle preuve d’amour envers ses personnages.