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Dossier 137

Dossier 137

de Dominik Moll

  • Dossier 137

  • France2025
  • Réalisation : Dominik Moll
  • Scénario : Dominik Moll, Gilles Marchand
  • Image : Patrick Ghiringhelli
  • Décors : Emmanuelle Duplay
  • Son : François Maurel
  • Montage : Laurent Roüan
  • Musique : Olivier Marguerit
  • Producteur(s) : Carole Scotta, Caroline Benjo, Barbara Letellier, Simon Arnal
  • Production : Haut et Court, France 2 Cinéma
  • Interprétation : Léa Drucker (Stéphanie), Guslagie Malanda (Alicia Mady), Théo Costa-Marini (Arnaud Lavallée)...
  • Distributeur : Haut et Court
  • Date de sortie : 19 novembre 2025
  • Durée : 1h55

Dossier 137

de Dominik Moll

Esprit de synthèse


Esprit de synthèse

À propos de L’Invraisemblable vérité, Jacques Rivette écrivait dans les Cahiers du cinéma être tout d’abord frappé par la logique « d’exposé des images », « comme si ce à quoi nous assistions était moins la mise en scène d’un scénario que la simple lecture de ce scénario, qui nous serait livré tel quel, sans ornement », avant de tempérer plus loin cette intuition et de suspecter là une « ruse ». Dominik Moll n’est bien entendu pas Fritz Lang, mais son film donne corps à cette définition par son désir d’« établir une vérité », en se calant sur le pas de Stéphanie, la policière de l’IGPN interprétée par Léa Drucker. Tout le film tient dans ce programme : la mise à plat des faits, rien que les faits, comme si la minutie de la procédure permettait, sinon de parvenir à une présentation suffisamment exhaustive pour satisfaire l’impératif de justice, d’envisager chaque donnée du problème jusqu’à entrevoir les limites de l’enquête. Dossier 137 tisse, à partir des violences policières durant les manifestations des gilets jaunes, un scénario dépassionné dont l’enjeu est d’épuiser les angles de vue disponibles sur la blessure d’un jeune homme touché à la tête par un tir de LBD. Le film s’ouvre comme L’Été dernier sur une scène d’interrogatoire, dans laquelle le personnage de Drucker affiche une froideur implacable ; tout du long, le récit tournicotera autour d’un cas pour en dégager, avec une rigueur revendiquée, une forme de « en même temps » ou de « pensée complexe ». Cet horizon est un mirage, mais il faut reconnaître que le film s’entête dans une impasse non dénuée d’intérêt, qui consiste à envisager la neutralisation progressive du point de vue comme le garant d’un tableau suffisamment nuancé. Quelques effets formels participent de cette dynamique : par exemple, lorsque Stéphanie cherche les différentes caméras de surveillance situées près des Champs-Élysées afin de reconstituer le puzzle, Moll surimprime son visage dans une cartographie de la ville. On pourrait croire à un cliché de film policier ou à la figuration d’une situation tentaculaire, quand il faut prendre en réalité le jeu de montage au pied de la lettre, dans son prosaïsme : le regard de Stéphanie se fond dans la cartographie objective et aplanie du théâtre des faits. Autrement dit, Moll croit trouver du relief dans l’aplat, et qu’il suffit d’éplucher les couches de son oignon pour en tirer une émotion imparable. C’est l’image terminus du film : un simple fond blanc sur lequel le jeune homme blessé donne sa version des faits ; une image dépouillée, comme le disait Rivette, de tout « ornement » ; une image neutre, mais qui serait pourtant « vraie ».

Derrière ce trajet se cache une approche tautologique : Moll n’a pas besoin de poser de point de vue sur ce qu’il filme, puisque « établir une vérité » impliquerait précisément d’en croiser plusieurs. Le titre ne trompe pas sur la marchandise ; le film relève du dossier bien épluché. À cet égard, la visite de l’Hôtel Prince de Galles, un cinq étoiles donnant sur une rue parallèle aux Champs-Élysées, propose une illustration parfaite de ce que serait Dossier 137, à savoir un réseau impeccablement organisé, reposant sur des tableaux Excel et des agendas consciencieusement remplis. Sa conclusion n’échappe toutefois pas aux écueils d’une dissertation scolairement virtuose. Dans l’épilogue, un dialogue déontologique se noue entre Stéphanie et sa supérieure hiérarchique, qui éprouvent ensemble les différentes approches théoriques que soulève ce cas d’étude. Un correcteur attentif, qui ne se laisserait pas griser par le brio du bon élève, pourrait souligner que la conclusion de la démonstration enchaîne davantage les questions ouvertes qu’elle n’entend apporter des réponses. Ce qui ne signifie pas que le film soit indifféremment pro ou antipolicier – bien au contraire, il s’achève par la dénonciation sans ambivalence de la faute commise. Pour autant, il entretient l’idée naïve qu’il suffit d’aller à droite et à gauche, du côté de la famille et de celui des flics (en pointant les difficultés qu’ils rencontrent), pour ménager une réelle complexité – l’impossibilité d’une résolution franche faisant partie du protocole (l’issue de l’enquête sera naturellement déceptive). Que tire en définitive le film de cet entrelacs ? L’illusion d’une vérité (émotionnelle) née des noces de la raison et d’un minimum de passion ; un éloge de la complexité découlant du retranchement pondéré (car tout est pondéré chez Moll) de la subjectivité. La mise en scène n’est pas ici le vecteur d’un regard, mais l’instrument de son évidement.

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