En eaux troubles est l’ultime part d’une trilogie norvégienne jusque-là sans distribution en France, Schpaaa en 1998 et Hawaii Oslo en 2004 n’ayant connu que les strass de quelques festivals périphériques. Mélodrame sans forfaiture compassionnelle, ce film du publiciste-téléaste-photographe Erik Poppe touche sans attendrir, choque sans larmoyer. Si tout n’est pas parfait (les scories explicatives sont trop nombreuses), l’ouvrage est plutôt bien maîtrisé et forme un ensemble efficace et plaisant.
Furetant avec tact les abîmes de ses personnages, Erik Poppe s’attelle avec le volet final de sa trilogie osloïte aux tourments parallèles de deux êtres en souffrance. Pour résumer lapidairement, Jan Thomas est le meurtrier de l’enfant d’Agnes. Mais un meurtrier plutôt sympa, dont on sent qu’il n’est pas vraiment coupable, plutôt victime du sort. À sa sortie de prison, Jan Thomas est embauché en tant qu’organiste dans une église de la capitale – prisonnier modèle, il a développé ce don virtuose entre quatre murs – et rencontre Anna, pasteur sexy de la communauté. Celle-ci a un enfant, blond et la huitaine bien tassée, étrangement ressemblant au défunt précoce.
Inévitablement, une relation passionnelle s’installe entre Anna et Jan Tomas, le jeune homme réussissant à outrepasser sa phobie initiale de l’enfant et cicatrisant ainsi les dernières plaies du passé. L’histoire pourrait s’arrêter là, au niveau de cette lente et assumée reconstruction d’identité, animée de trouvailles esthétiques et narratives pertinentes. La perturbation du schéma ne tarde pourtant pas : Agnes reconnaît fortuitement Jan Thomas à l’église, et les fantômes du passé réapparaissent avec leur flot d’hystéries lacrymales et de tentatives désespérées. Le petit navire fragile d’Erik Poppe semblait cependant mieux tenir la cadence sur le tempo ralenti du fleuve alangui que sur le torrent impétueux du mélodrame…
Afin d’illustrer l’expérience subjective propre à chacun des personnages, le récit est fragmenté en épisodes du passé et du présent qui entrent en collision et résonnent les uns par rapport aux autres suivant un traitement croisé, chaque point de vue – celui de l’homme et de la mère – s’enchaînant et s’opposant. Tout ceci pourrait aboutir à un joli capharnaüm clinquant et nauséeux, au lieu de quoi le résultat est une succession fluide de situations raccommodées ou distendues. Fluide mais parfois redondant et fatiguant : combler les trous intentionnellement béants du récit par des patchworks de souvenirs se révèle à la longue quelque peu artificiel, si ce n’est manipulateur. Escamoteurs de la fantaisie du spectateur, ces aveux a posteriori frustrent et lassent.
Ceci est d’autant plus dommageable que l’atmosphère dégagée par le film ne s’accorde pas avec ces autoritaires embardées explicatives. Le faible et rasant soleil d’été d’Oslo imprime à la pellicule son aura ouatée, un peu irréelle, très caressante. Les envolées lyriques de l’orgue, aux accents surprenants parfois proches du rock alternatif, s’insèrent naturellement aux images, exercice pourtant particulièrement périlleux : combien de films hachés (massacrés) par des intermèdes musicaux fastidieux ? La force sourde des tuyaux s’articule harmonieusement à la douceur compassée des lumières : Erik Poppe confirme son talent de faiseur d’ambiance et de rythme (déjà aperçu dans des publicités devenues cultes en Scandinavie, à l’instar de Roy Andersson). Il lui reste maintenant à accorder cette compétence à une plus grande sobriété, en renonçant peut-être aux effets de manche trop ostensibles. L’espoir est raisonnable, le nom à suivre.