Falafel

Falafel

de Michel Kammoun

  • Falafel

  • Liban2006
  • Réalisation : Michel Kammoun
  • Scénario : Michel Kammoun
  • Image : Muriel Aboulrouss
  • Montage : Gladys Joujou
  • Musique : Toufic Farroukh
  • Producteur(s) : Michel Kammoun
  • Interprétation : Elie Mitri (Toufic), Gabrielle Bou Rached (Yasmin), Michel Hourani (Nino), Issam Bou Khaled (Abboudi), Fadi Abi Samra (le vendeur de falafels)...
  • Date de sortie : 30 juillet 2008
  • Durée : 1h23

Falafel

de Michel Kammoun

Les nourritures terrestres


Les nourritures terrestres

Michel Kammoun nous emmène pour son premier long-métrage dans les rues et les soirées de Beyrouth, au plus près d’une jeunesse qui sort de la guerre et aspire à un avenir pacifié. Grâce à un traitement sensible et pudique, le jeune réalisateur creuse un peu plus le sillon d’une nouvelle vague libanaise soucieuse de traiter la mutation sociale d’un pays en reconstruction.

La production libanaise semble ces derniers temps suivre un cours différent de celui que l’on a connu au siècle dernier. En réaction à la situation politique et militaire, les films clairement politiques et centrés sur la guerre étaient de ceux qui s’exportaient le mieux, à commencer par Hors la vie de Maroun Bagdagi, Prix du Jury à Cannes en 1991. Aujourd’hui, si un tel courant est toujours prégnant (citons le récent Sous les bombes de Philippe Aractingi), le moyen d’expression privilégié serait celui du décryptage de la quotidienneté : on se souvient de Caramel de Nadine Labaki en 2007 qui mettait en scène cinq femmes se rencontrant dans un institut de beauté, sorte de synecdoque de l’atmosphère sociale du pays. Falafel s’inscrit dans cette ambition de dévoiler un climat général grâce des histoires individuelles ancrées dans la vie de tous les jours et sécrétant implicitement des tensions et des douleurs qu’il est inutile d’exhiber.

Falafel s’inscrit dans un cadre temporel limité : une soirée dans la vie d’un jeune libanais, post-adolescent pas encore tout à fait adulte et dénommé Toufic. C’est en suivant ses migrations diurnes à travers Beyrouth que se dessine un portrait tout en finesse d’une société libanaise multiple et hétéroclite : tour à tour, le film nous fait rencontrer un vendeur mystique de falafels, un dragueur-loser déprimé, une mère libre et célibataire, un simili-mafieux à la violence sous testostérone, ou le petit frère de Toufic qui veut grandir trop vite… Un véritable condensé kaléidoscopique qui risquerait de virer à la vaine accumulation de personnages-types ne valant que pour leur symbole. Mais Michel Kammoun en est bien trop conscient et permet à chacun de ses protagonistes de se charger d’une histoire propre, d’une incarnation palpable à l’écran. De cet enchevêtrement de caractères et de parcours naît l’image d’un nouveau Liban qui se construit sur les gravats de la guerre, encore hésitant et ne sachant pas exactement quelle direction prendre. À l’image de Toufic, désireux de grappiller tous les plaisirs de la vie sans forcément en mesurer toutes les conséquences, l’abîme de la destruction et de la violence n’étant jamais très éloigné.

Car la haine est latente, prête à exploser. Les réminiscences du conflit sont encore vivaces dans les mémoires. Si la jeunesse tente de s’extraire du marasme en s’inventant de nouveaux modes de vie et de fête, l’inconscient collectif reste troublé par une menace diffuse qui peut se réveiller au détour d’une rue sous la forme d’un automobiliste passablement nerveux, d’un nouveau riche méprisant ou même d’un kidnapping sur un arrêt d’autoroute. Le parti-pris esthétique participe également à cet entre-deux troublant. Blafarde dans les séquences en extérieur, la lumière a des relents cadavériques de néons sous-alimentés. Mais cette «~inquiétante étrangeté~» est contrebalancée par un certain optimisme et un humour finement distillé. Le dialogue ouvrant le film entre un barbier de quartier et Toufic est à ce titre révélateur d’une quête de l’absurde et de l’autodérision : « Si l’on créait le lobby des deux cent mille danseuses orientales du Liban, et on l’exportait dans le monde, on pourrait faire trembler les grandes puissances du globe ! » Ou comment pratiquer une catharsis en climat apaisé… Humour et gravité cohabitent dans une sorte de symbiose schizophrénique, troublée simplement par des apparitions fulgurantes de scènes oniriques et mystérieuses, issues directement de contes orientaux.

Michel Kammoun nous sert avec son Falafel un plat aigre-doux traitant avec recul de questions labourant l’inconscient libanais. Comme sans y toucher et avec une intensité sous courant alternatif : grave et légère à la fois. Souhaitons avec conviction que cette première tentative du réalisateur en appellera d’autres, entraînant dans son sillage une vague libanaise qui commence déjà à frémir grâce à des auteurs comme Assad Fouladkar (Quand Miryam dit ça, en 2001) ou Wael Noureddine (dans un style plus corrosif et frontal : il faut voir Ça sera beau – From Beyrouth in Love, 2006).

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