Fever
Fever
    • Fever
    • France
    •  - 
    • 2014
  • Réalisation : Raphaël Neal
  • Scénario : Raphaël Neal, Alice Zeniter
  • d'après : le roman Fever
  • de : Leslie Kaplan
  • Image : Nicolaos Zafiriou
  • Son : Florent Castellani
  • Montage : Anna Brunstein
  • Musique : Camille Dalmais
  • Producteur(s) : Raphaël Neal, Jean-Philippe Rouxel
  • Production : Strutt Films
  • Interprétation : Martin Loizillon (Damien), Pierre Moure (Pierre), Julie-Marie Parmentier (Zoé), Philippe Laudenbach (Ren), Sabrina Seyvecou (Anas), Francoise Lebrun (Sara), Marie Bunel (Catherine), Pascal Cervo (Sacha)
  • Distributeur : Strutt Films, Jour2fête
  • Date de sortie : 7 octobre 2015
  • Durée : 1h20

Fever

réalisé par Raphaël Neal

Pour son premier film, Raphaël Neal a choisi d’adapter le roman homonyme de Leslie Kaplan. Le résultat ne cherche d’ailleurs jamais à s’en cacher tant le poids du matériau littéraire est bien visible, de l’exposé que certains pourraient juger un brin trop théorique au goût manifeste de la formule qui donne aux dialogues ce caractère emprunté. Pour autant, Fever est un film qui doute du début à la fin, capable de remettre en cause son dispositif en cours de route, d’emprunter des chemins de traverse ou de suivre des personnages pour mieux les abandonner ensuite. De ce refus d’une certaine autorité vis-à-vis du spectateur naît un attachant déséquilibre, un tiraillement qui confère au résultat une troublante hybridité entre film parlé et livre filmé. Pourtant, le scénario et l’appropriation des espaces par la caméra et le montage semblent convoquer de solides références cinématographiques : en effet, comment ne pas penser à La Corde d’Alfred Hitchcock au travers de cette sordide histoire de meurtre expérimental dépourvu de mobile par deux étudiants aisés au charme ambigu ? Comment ne pas y voir une référence à Fenêtre sur cour dans l’implication de cette opticienne, témoin indirect fasciné par cette proximité criminelle depuis la vitrine de sa boutique et qui préfère mener sa petite enquête plutôt que de prévenir les autorités ? C’est que Raphaël Neal laisse lui aussi libre cours à ses fantasmes, se gardant bien de juger ses personnages ou d’en faire les représentants d’une classe sociale : ce qui stimule plutôt le réalisateur, c’est de voir comment la pulsion, l’acte irraisonné qu’on croit pouvoir théoriser, peut mettre en branle tout un ensemble de repères et faire remonter à la surface toutes sortes de tabous. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le scénariste s’est alloué en qualité de conseillère au scénario les services de Caroline Eliacheff, psychanalyste de formation et collaboratrice de Claude Chabrol sur La Cérémonie et Merci pour le chocolat, deux films où le crime est indissociable d’un rapport de classes.

Le crime était presque parfait

Issus d’un milieu social favorisé, brillants en cours, populaires auprès des filles, Damien et Pierre sont deux élèves de lycée à qui tout semble réussir. Il est donc difficile de comprendre ce qui a pu conduire ces garçons aux visages d’ange à vouloir expérimenter le crime parfait, celui dépourvu de mobile. Eux-mêmes ne semblent d’ailleurs pas en avoir pleinement conscience, même s’ils y voient manifestement le moyen d’expérimenter cette « banalisation du mal » que leur professeur de philosophie leur explique à longueur de cours. De la rhétorique à la réalité, se cache dans ce passage à l’acte le désir plus ou moins conscient de faire voler en éclats le monde auquel ces deux adolescents appartiennent et qui charrie avec lui son lot de non-dits et d’hypocrisies : de la relation adultère de la mère de Damien au rôle du grand-père durant le régime de Vichy en passant par le retour des camps pour la grand-mère de Pierre, la jeune génération ne semble même plus autorisée à croire ce qu’on lui raconte. Traversé par ce double discours, le film lui-même semble tiraillé par cette dissonance entre la théorie et l’organique : cela se traduit notamment par des digressions qui semblent plus en dire sur les personnages que les scènes-clés (comme par exemple celle où Damien et Pierre laissent cours à leur ambiguïté en se travestissant et en se prenant en photos) ou encore par la présence brute et animale de la chanteuse Camille dont les compositions à la fois dépouillées et languissantes semblent surgir de l’inconscient collectif. Ce manque d’unité que certains pourraient qualifier de déséquilibre confère pourtant à Fever une sincérité, le réalisateur tâtonnant avec des personnages forcés à l’humilité devant l’ampleur de leur responsabilité et de plus en plus tétanisés par la conséquence de leurs actes. On a même parfois l’impression de voir deux films en un, comme si deux lectures des événements s’offraient à nous. Après tout, quelle preuve irréfutable avons-nous de la culpabilité de Damien et Pierre dans ce meurtre commis dans cet immeuble parisien ?

Fantasmes

Le parcours des deux criminels devient rapidement indissociable des projections de Zoé, l’opticienne qui pense avoir tout vu alors qu’elle ne fait que supposer la responsabilité des adolescents après les avoir croisés au mauvais endroit au mauvais moment. C’est à travers ce personnage, en retrait dans le roman original et largement développé ici, que Raphaël Neal semble avoir laissé cours à son imagination. Petit trublion frêle mais énergique (incarnée divinement par une Julie-Marie Parmentier qu’on gagnerait à voir plus régulièrement au cinéma), la jeune femme se laisse peu à peu happer par le vertige du doute : celui de connaître une vérité ignorée de tous mais aussi celui d’oser remettre en question une vie plan-plan dans laquelle elle ne se reconnaît plus. Alors que Damien et Pierre sont prisonniers du poids de leur héritage, Zoé ressemble davantage à une orpheline qu’il convient de consoler. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si sa relation aux autres est mâtinée de tendresse, de son petit ami bienveillant à sa collègue maternelle. Mais c’est pourtant de ces deux garçons qui n’ont fait que l’apercevoir qu’elle souhaiterait se faire accepter, comme si cette complicité inattendue lui permettait de rejoindre un autre groupe, de s’extraire d’un quotidien trop ronronnant. Cette tentation donne lieu à une troublante scène de jeu de piste dans un supermarché où la jeune femme entre comme en transe, coupée momentanément de la finalité de ses actes. C’est que le film assume pleinement de n’offrir aucune porte de sortie : la conclusion en forme de cul-de-sac et qui frustrera probablement les spectateurs en quête de morale ne fait que refermer la trappe qui s’était ouverte brusquement sous les pieds des personnages. Ce n’est pas pour autant que chacun reviendra paisiblement à son quotidien, lavé de ses pensées obscures. Fever est plutôt de ces secrets qu’on tapit au fond de soi par instinct de survie.

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