Tourné en 1964 mais resté inédit dans les salles françaises, Fleur pâle témoigne des mutations du Japon d’après-guerre, vues à travers le regard de Muraki, un yakuza tout juste libéré après trois ans de prison. Son retour à la vie civile donne l’occasion au réalisateur Masahiro Shinoda, contemporain de la génération d’Ōshima, de convoquer dès le début du film un imaginaire de la modernité, en filmant la masse des visages anonymes, le pas pressé des voyageurs ou encore les paysages industriels de Tokyo depuis la fenêtre d’un métro. Tournées en caméra subjective, ces images sont immédiatement mises à distance par le ton désabusé de la voix-off qui traduit le regard cynique du personnage sur la société qui l’entoure : « Leurs visages sont sans vie, morts. Ils font désespérément semblant d’être en vie. » L’apathie amère de Muraki, usé par la vitesse et l’intensité d’une vie urbaine dont il a été longtemps isolé, débouche sur une forme de prostration qui gagne l’ensemble du récit : si, dès son retour en ville, les ingrédients du polar ou du film noir sont réunis (la rivalité entre des gangs, la femme fatale, les jeux d’argent), Fleur pâle ne suit jamais cette trajectoire attendue, comme si le protagoniste refusait de jouer son rôle et préférait laisser constamment en suspens les potentialités narratives ouvertes par la fiction.
L’énigme d’un visage
Réveillant les sens engourdis de Muraki, la rencontre avec Saeko dans un tripot clandestin constitue le point de bascule du film. Les personnages se rapprocheront progressivement, en se retrouvant à plusieurs reprises autour d’une table de jeu, jusqu’à ce qu’ils se confient mutuellement leur sentiment d’ennui face à la société moderne, que Saeko comble en fréquentant le monde de la nuit. La « fleur pâle » du titre détonne en effet dans ce milieu exclusivement masculin et dérègle par sa seule présence le rituel du jeu d’argent auquel elle participe. Alors qu’un ample mouvement de caméra fait défiler les visages des joueurs, un geste de la jeune femme suffit ainsi à provoquer une coupe brutale ; d’abord resté hors champ, le visage ovale de Saeko, dont la blancheur contraste violemment avec ses pupilles noires, illumine soudain le cadre. Point névralgique de la mise en scène, la jeune femme ne cesse d’influencer la trajectoire de la caméra et de provoquer de brusques recadrages, quand des jeux de champ-contrechamps ne révèlent pas le regard fasciné que Muraki pose sur elle. Plus que les paroles échangées par les personnages, ce sont donc les nombreuses séquences de jeu qui restituent l’évolution de leur relation. En multipliant les inserts en gros plan sur les regards, Shinoda dote chaque geste d’une véritable épaisseur dramatique. La mise en scène déplace ainsi la finalité des parties : gagner ou perdre n’a aucune importance, il s’agit avant tout de saisir le jeu de séduction qui se déroule sous nos yeux.
L’échec à venir de cet embryon de relation amoureuse est toutefois révélateur du caractère allégorique du lien unissant Muraki et Saeko : plus qu’une union charnelle, le réalisateur filme avant tout une rupture générationnelle, provoquée par l’influence croissante des États-Unis sur le Japon d’après-guerre. Tandis que Muraki reste héritier de rites passés et voit d’un mauvais œil les mutations sociales de son pays, Saeko incarne une forme de modernité à l’occidentale, avec sa permanente, ses vêtements et sa désinvolture. On se gardera cependant d’arrêter une interprétation métaphorique univoque du film, tant le point de vue de Shinoda sur la jeunesse paraît ambivalent. En témoigne par exemple le visage mystérieux de Saeko lors de la scène où elle assiste au meurtre d’un homme : il est difficile de déterminer si la jeune femme, restée impassible, est habitée par une forme de naïveté ou de perversité. Le cinéaste synthétise d’ailleurs cette ambiguïté lorsqu’il filme régulièrement son actrice face-caméra et en travelling avant, comme si le spectateur était en même temps irrémédiablement attiré par l’actrice et tenu en respect par son regard farouche. À ce moment-là, le visage lumineux de Saeko fait écran ; il apparaît comme une surface indéchiffrable, qui suscite la fascination mais dont l’intériorité demeure inaccessible – comme une fleur pâle dégageant un parfum à la fois vénéneux et entêtant.