Gaston Lagaffe
© Arnaud Borrel
Gaston Lagaffe
    • Gaston Lagaffe
    • France, Belgique
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Pierre François Martin-Laval
  • Scénario : Pierre François Martin-Laval, Mathias Gavarry
  • d'après : la série de bande dessinée Gaston Lagaffe
  • de : André Franquin
  • Image : Régis Blondeau
  • Décors : Franck Schwarz
  • Costumes : Brigitte Calvet, Marie Calvet
  • Son : Pierre André, Alain Féat, Cyril Holtz
  • Montage : Thibaut Damade
  • Musique : Christian Lundberg, Lyre Le Temps, Matthieu Gonet
  • Producteur(s) : Romain Rojtman
  • Production : Les Films du Premier, Les Films du 24, TF1 Films Production, Belvision
  • Interprétation : Théo Fernandez (Gaston Lagaffe), Pierre François Martin-Laval (Prunelle), Arnaud Ducret (l'agent Longtarin), Jérôme Commandeur (M. De Mesmaeker), Alison Wheeler (Mademoiselle Jeanne), Christophe Canard (Boulier), Franc Bruneau (Lebrac), Maka Sidibé (Jeff), Sébastien Chassagne (Raoul), Charlotte Gabris (Sonia), Silvie Laguna (Mlle Kiglouss), Jimmy Labeeu (Jules-de-chez-Smith-en-face), Estéban (Bertrand Labévue), Anne Benoit (l'infirmière), Stéphane De Groodt (la voix du patron)...
  • Distributeur : UGC Distribution
  • Date de sortie : 4 avril 2018
  • Durée : 1h24

Gaston Lagaffe

Surprise, et obligation de se rendre à l’évidence : en charge de l’adaptation à l’écran des facéties du personnage de BD Gaston Lagaffe, Pierre François Martin-Laval et sa bande ont réussi, à défaut d’un bon film, à éviter le navet pestilentiel que laissaient craindre non seulement la bande-annonce peu engageante, mais surtout d’autres adaptations de BD par la même équipe, Les Profs et Les Profs 2. La campagne promotionnelle ayant bien fait comprendre – à la consternation de beaucoup – que l’interprétation de la création de Franquin ne ressemblerait que partiellement au matériau d’origine, il est permis d’éprouver quelque réconfort en y découvrant au moins le témoignage sincère (et jamais voilé de la moindre mesquinerie, chose remarquable dans ce genre de film) d’un certain amour pour la singularité d’un personnage dont elle tâche de restituer religieusement le petit monde intime (à défaut d’être aussi respectueuse envers les personnages secondaires). Dans le diptyque des Profs, de personnages, il n’y en a pas vraiment, tout juste des spécimens d’une représentation de classe où la parodie sert de cache-misère à la complaisance envers une certaine institution et, surtout, envers un degré zéro bien français de la comédie. Ici, le rapport de force n’est pas le même : c’est plutôt le comique télévisuel avec ses ressorts grossiers – comme les grimaces hystériques des comédiens masculins – qui sert d’écrin, certes peu élégant, à la figure centrale bédéesque du « héros sans emploi », dont l’imperturbable nonchalance lunaire (bien endossée par l’interprète Théo Fernandez) et les improbables fétiches qui l’accompagnent (la mouette, le chat, le « gaffophone »…) délimitent une bulle d’anarchie venant dérégler la culture du travail au sein de laquelle il fait montre d’une déconnexion totale.

La gaffe est-elle soluble dans le système ?

Dès la découverte, par le pauvre directeur marketing Prunelle, du « nouveau stagiaire » dans une pièce dont la semi-obscurité prometteuse d’inquiétude contraste avec l’apathie du personnage qu’elle révèle, le film prend le parti de jouir et faire jouir de cette menace humoristique permanente sur la mécanique d’entreprise… jusqu’à un certain point, puisque ses limites sont précisément celles du processus de production chargé de rendre cette figure de rébellion tranquille compatible avec une diffusion en prime-time dans la case « Ciné-Dimanche » (TF1 est coproductrice). D’où la cohabitation forcée et pas très heureuse entre l’humour « lagaffesque » et celui d’une de nos navrantes séries en format court – et aussi le constat que, pour ce personnage, passer du format de demi-planches de BD à celui d’un long-métrage TF1-compatible n’est pas de tout repos : pour tenir sur une telle longueur, la production ne voit d’autre solution que de rassembler les gaffes dans un ensemble où l’on délaie, on compose, on bouche quelques trous avec des éléments de scénario dispensables (comme la sous-intrigue autour du fils du grand patron, qui justifie un temps la pérennité de Lagaffe dans l’entreprise).

Parmi les trahisons envers l’œuvre d’origine, une en particulier n’est pas innocente : de la moyenne entreprise sérieuse et qui tente de le rester (les Éditions Dupuis, précisément éditeur de l’œuvre), l’adaptation transpose l’action dans une PME fictive à l’activité si farfelue qu’elle se trouve rapidement en difficulté financière. Un tel choix de scénario, on s’en aperçoit à la longue, prépare le terrain à une issue somme toute consensuelle – et fort peu fidèle à l’esprit de la BD – où le système anarchique Lagaffe et la norme toute relative en péril de sa société finiront par se rejoindre et trouver un terrain d’entente. Conforme à ce programme, le traitement des gags par la mise en scène passe graduellement de l’aménagement de la surprise (annonces de « quelque chose qui est arrivé », surgissement à travers le plan ou en arrière-plan…) à l’acceptation du gag de gaffeur comme norme, jusqu’à la jouissance aménagée via un suspense en montage parallèle. Jusqu’à l’issue fédératrice attendue, évidemment décevante, et qui pourrait rappeler la trahison similaire du Docteur Knock de Jules Romains par Lorraine Lévy sans un petit détail qui le sauve un peu : ici le héros rebelle ne se rachète pas, et n’accepte les honneurs que parce qu’ils l’autorisent à rester dans sa bulle. Une bulle assez bienvenue pour qu’on aie envie de s’y lover et s’y protéger de la médiocrité qui l’entoure.

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