Hurlevent, troisième long-métrage de la scénariste et réalisatrice britannique Emerald Fennell, s’ouvre sur une scène qui encapsule les caractéristiques de son cinéma. Sur un fond noir, les gémissements suggestifs d’un homme s’entremêlent à des grincements de bois. Lorsque l’image advient enfin, on ne découvre pas un couple au lit, mais un condamné sur la potence. Des enfants ricanent dans la foule : il bande. Une nonne les houspille avant de lever les yeux vers l’érection du pendu (filmée en gros plan) blêmissant d’extase. C’est bête, vulgaire et méchant, il y a trente plans en une minute, ça fait son petit effet choc sur le spectateur : pas de doute, on est bien chez Fennell. Mais le film qui se déploie à partir de cette séquence inaugurale, sans doute le plus convaincant à ce jour, s’engage dans une voie un peu différente des précédents.
La tagline sur l’affiche du film n’a pas tort d’annoncer « le Roméo + Juliette de cette génération ». Comme le blockbuster shakespearien sauce années 1990 réalisé par Baz Lurhmann, Hurlevent se veut une relecture anachronique d’un grand classique de la littérature anglaise : Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, roman d’une noirceur suffocante dont on peut imaginer pourquoi il a séduit la cinéaste. On y retrouve en effet le mélange de sensualité moite, de cruauté et de conflits de genres et de classes dont Promising Young Woman et Saltburn faisaient leur beurre. Fennell renonce néanmoins cette fois aux retournements narratifs cousus de fil blanc pour privilégier un style baroque dont l’outrance décorative, comme chez Lurhmann ou le Jacques Demy de Peau d’âne, joue à fond la carte de l’incongruité plastique : les châteaux moyenâgeux sont bâtis en carrelage de salle de bains et les robes de mariée cousues de plastique.
Ce déluge formel retrouve dans ses moments les plus délirants la fièvre des mélodrames flamboyants de l’époque classique – la cinéaste cite d’ailleurs ouvertement Autant en emporte le vent dans un plan où Heathcliff s’enfuit à cheval vers un crépuscule carmin. Elle confirme également son talent pour un érotisme gentiment pervers, là aussi très connoté 90s : par exemple, dans cette séquence où Catherine (Margot Robbie), fascinée par les ébats brutaux de deux de ses domestiques qu’elle épie en secret, est surprise par Heathcliff (Jacob Elordi) qui se couche sur elle avant de la bâillonner d’une main et de l’aveugler de l’autre. Quelqu’un a visiblement lu Le Cinéma haptique pour les Nuls : aucun malaxage de pâte à pain, aucun œuf écrasé, aucun index enfoncé dans le poisson en gelée ne nous sera épargné. L’évidence de ces métaphores visuelles et du motif sadomasochiste qui court dans le film trahit cependant la lecture un peu trop littérale que la cinéaste fait du roman de Brontë. Ce côté « ras des pâquerettes » de l’adaptation produit pourtant de belles idées : par exemple, cette main surgie de sous un lit pour entraver la cheville de l’héroïne. Mais plus le film avance, plus il a, pour le coup, la main lourde dans sa transposition visuelle des thèmes du livre. Une succession de vignettes ornementales aussi bien composées que des vitrines du Bon Marché (cf. ce cadavre d’un alcoolique cadré artistiquement entre des montagnes de bouteilles) achèvent d’éponger ce qu’il y avait de sueur et de crasse dans la première partie, mais aussi d’étouffer l’émotion sous l’ironie narquoise. Heureusement, surnage jusqu’au bout le fiévreux bellâtre Jacob Elordi qui, après Frankenstein, confirme une maîtrise saisissante de son corps : avec ses bras et jambes interminables qu’il n’hésite pas à tordre dans des poses étonnantes, il a l’inquiétante étrangeté d’une araignée de Louise Bourgeois.