In My Room
© Pandora Film
In My Room
    • In My Room
    • Allemagne, Italie
    •  - 
    • 2018
  • Réalisation : Ulrich Köhler
  • Scénario : Ulrich Köhler
  • Image : Patrick Orth
  • Décors : Jochen Dehn, Silke Fischer
  • Costumes : Brigitt Kilian
  • Son : Johannes Grehl, Andreas Hildebrandt
  • Montage : Laura Lauzemis
  • Producteur(s) : Christoph Fiedel, Claudia Steffen
  • Production : Pandora Filmproduktion GmbH
  • Interprétation : Hans Löw (Armin), Elena Radonicich (Kirsi), Michael Wittenborn (le père), Ruth Bickelhaupt (la grand-mère), Emma Bading (Rosa)...
  • Distributeur : Nour Films
  • Date de sortie : 9 janvier 2019
  • Durée : 2h00

In My Room

réalisé par Ulrich Köhler

Présenté à Cannes dans la section Un certain regard en 2018, In My Room d’Ulrich Köhler, confirme, après Toni Erdmann de Maren Ade en 2016 et Western de Valeska Grisebach en 2017, la vitalité d’un cinéma allemand ancré dans le monde d’aujourd’hui, loin de tout cliché historique sur l’histoire de l’Allemagne et ses drames (nazisme, Stasi, terrorisme).  Plongeant dans la science-fiction, le film suit d’abord son personnage principal, Armin, un caméraman quadragénaire un peu inadapté à son environnement, dans une Allemagne très réaliste avant d’en faire le dernier survivant de l’humanité dans une seconde partie de fiction post-apocalyptique. Comme dans ses trois films précédents, Bungalow (2002), Montag (2006) et La Maladie du sommeil (2011), dont malheureusement seul le deuxième été distribué et remarqué en France, le cinéaste montre un talent sûr pour tisser, au travers des sensations élaborées par la mise en scène, toute une série de liens logiques entre les nombreux thèmes qu’explore le film.

Avant et après cette catastrophe qui laisse Armin seul sur terre, In My Room parle de politique : quelle vie dans le capitalisme ? comment survivre seul ? ; des générations : faut-il reproduire l’espèce quand Armin, le dernier homme, rencontre finalement Kirsi, la dernière femme du film ? quels rapports entre les membres de la famille ? ; des relations entre les humains et les animaux ; de la vitesse et de la lenteur ; de la disparition : celle de l’humanité et de celle d’un être aimé. Ces questions seront incarnées à travers une série de plans s’adressant autant aux sens qu’à l’intellect du spectateur : le vertige d’une dernière virée automobile en plan subjectif ; une femme traversant fusil dans son dos un champ aux grandes fleurs ; un reportage télé raté au parlement allemand ; un animal sauvage surgissant dans la nuit ; un homme à cheval ; une autoroute habitée par des porcs.

Deux saisons

Refusant d’adopter presque systématiquement le point de vue de son personnage pour éviter l’identification à un héros survivaliste, la mise en scène fait une large place à de longs plans patiemment construits. Il s’agit de regarder Armin vivre dans son nouveau monde, comme le démontrent plusieurs moments où la caméra ne le suit pas dans l’espace de la scène mais s’immobilise au contraire pour nous le montrer agir ou regarder. Le magnifique dernier plan, livrant peut-être la clef du titre mystérieux emprunté à une chanson des Beach Boys, est à cet égard exemplaire. Comme dans La Maladie du sommeil, Köhler opère au milieu du film une ellipse brutale qui scinde en deux saisons, d’une lumière et d’une sensualité bien différentes, les épisodes se déroulant après la catastrophe. Plus globalement, le film est organisé autour de puissants effets de structures. À la rapidité des premières scènes berlinoises, succèdent celles plus lentes où Armin retrouve son père et sa grand-mère dans une petite ville. Puis, après la catastrophe, dont l’origine restera toujours mystérieuse, les séquences peuvent se dilater ou s’accélérer. Une alternance fréquente de scènes diurnes et nocturnes, qui offre l’occasion à Patrick Orth, chef opérateur régulier du cinéaste, de construire des images constamment nuancées, marque aussi l’écoulement du temps et permet de dévoiler dans la nuit des apparitions parfois mystérieuses.

In My Room ne fait de ses personnages ni des héros tragiques ni des modèles et pas plus les porteurs d’un discours. Avec une ironie délicate qui caractérisait déjà ses films précédents, le cinéaste les plonge dans une situation extraordinaire qui leur permet de remettre à plat les questions auxquelles ils ont été confrontés avant la catastrophe. Il propose au spectateur d’expérimenter avec eux à travers images et sons, où les trois langues des personnages, allemand, italien, anglais, créent un babélisme troublant, ce nouvel univers où ils sont devenus maîtres du monde et où il faut tout inventer. Un univers déployé sur l’écran où « tout ce qui est à voir figure », comme le souligne Ulrich Köhler pour rappeler qu’il ne pratique jamais un cinéma où le scénario métaphoriserait une thèse politique. Un univers mystérieusement beau et angoissant à la fois, qui porte encore toutes les traces du passé ruiné de l’humanité et que peuplent les fantômes des personnes aimées. Un monde de cinéma grand ouvert au spectateur qui doit l’explorer pour savoir si Armin va enfin sortir de « sa chambre ».

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