Il est symptomatique que parmi les documentaires ou reportages se penchant sur les dévoiements de la démocratie en Russie, les plus visibles — dans les festivals, par exemple, ou simplement à la distribution internationale — sont ceux qui prennent appui sur des figures de victimes emblématiques. Politkovskaïa, Litvinenko… À en croire cette tendance, les marécages de la société russe ne pourraient être abordés que sous l’angle compassionnel, en exhibant les portraits des chers disparus et les témoignages des proches. Pour en arriver à la même hypothèse aux allures de dénonciation, aussi facile que simplificatrice : derrière ces morts violentes, corollaires d’une morale toute relative dans les rouages de la société russe, on trouverait immanquablement la main du pouvoir exécutif — comme si on pouvait circonscrire les racines du mal aux seules manœuvres de l’épouvantail désigné en poste au Kremlin, qu’il s’appelle Poutine, Medvedev ou même feu Eltsine. Un corollaire du simplisme de ce type de démarche — où le sujet est, au bout du compte, censé justifier à lui seul le film — est le recours semble-t-il inévitable à une dialectique de reportage compilant images et témoignages en s’y reposant servilement, avec la perspective pour le résultat d’être promu « cinéma documentaire » s’il a la chance d’être diffusé en salles. Contresens, puisqu’un travail de cinéma aurait consisté à prendre position vis-à-vis des images et des mots recueillis, à affirmer un point de vue autre que la recherche d’adhésion immédiate.
Khodorkovski, de Cyril Tuschi, n’échappe guère à ce travers. Pourtant, dans le cortège des victimes expiatoires de la recherche de sujets pas chers, Mikhaïl Borissovitch Khodorkovski, ex-grand patron victime d’un acharnement judiciaire sans précédent, arrive à se distinguer sur plusieurs points. D’abord, c’est bête à dire, mais il vit toujours — « seulement » détenu dans une colonie pénitentiaire sibérienne. Ensuite, il est bien avéré que le pouvoir exécutif a pris position contre lui, compte tenu de son exposition médiatique. Enfin, la personnalité complexe de l’individu permet d’échapper sans effort à l’hagiographie réservée à d’autres (même l’ancien agent du FSB Litvinenko était un saint, à en croire son ami réalisateur Andreï Nekrassov). Justement, le film s’attelle à retracer la carrière de l’oligarque : des jeunesses communistes au capitalisme décomplexé (Menatep, Ioukos), du copinage avec Eltsine aux frictions avec Poutine, du symbole de la réussite économique post-Perestroïka à l’exemple désigné d’une corruption cible de la démagogie dominante, pour finir à la case prison où un zèle judiciaire particulier se charge de le faire rester. Pour la forme, les différentes hypothèses expliquant l’acharnement de la justice à son égard sont énumérées : ses origines juives, son engagement pour une démocratie sans entraves… mais le développement de ces hypothèses n’en laisse que deux se dégager de façon suffisamment crédible. D’abord, Khodorkovski aurait eu le tort de vouloir faire du libéralisme économique débridé, tourné vers l’étranger, dans un pays où même le libéralisme le plus forcené est dominé par l’État. Ensuite, l’oligarque aurait fait le coq face à un Poutine qu’on sait très ombrageux et pas le meilleur ami des oligarques. Le reste, en comparaison, n’apparaît que comme des anecdotes amenées là pour agrémenter un portrait d’opposant héroïque pas tout à fait conforme à la réalité. Mais la sympathie sans doute excessive que Cyril Tuschi souhaiterait susciter à l’égard de Khodorkovski n’est pas le problème le plus sérieux qui handicape son film.
Un désir inavoué
Bien que l’initiative de faire un film sur un sujet aussi dérangeant que Khodorkovski implique évidemment un certain courage (diverses tracasseries auraient émaillé la conception de ce film-ci, jusqu’à des vols de matériel au cours du montage), il faut constater que Tuschi ne prend pas beaucoup de risques avec son sujet, dont il réduit le traitement à une illustration mécanique. Les interviews succèdent aux archives sobrement commentées[1]Par Jean-Marc Barr jouant la voix de Tuschi : étrange choix, pour l’auteur d’un tel film, de ne pas assumer soi-même son propre commentaire, le confiant à une voix plus bankable… et vice versa, un narrateur off lit les lettres écrites par le prisonnier pour faire résonner ses réflexions, et peut-être parce que le réalisateur trouvait sa reconstitution un peu trop sèche, des scènes animées à caractère métaphorique, mais d’un intérêt discutable viennent jouer les transitions.
Et pourtant… Pourtant, il aurait suffi à Tuschi d’interroger tant soit peu sa propre démarche, sa propre position de réalisateur, pour donner du relief à son travail, le faire sortir de ses ornières — ce qui serait revenu à faire réellement, pour le coup, œuvre de « cinéma documentaire ». À voir comment il accumule les signes d’un Khodorkovski à distance (images d’archives, évocations, voix-off, dessins), on devine le symptôme d’une motivation profonde de son film, un désir dont l’inassouvissement laisse un vide qu’il comble comme il peut : mettre en scène un Khodorkovski en chair et en os et qu’on sait vivant, alors qu’il n’est pas là, que sa présence est empêchée et qu’on l’évoque de la même façon que s’il était mort. Ce désir d’abord inavoué apparaît au grand jour peu avant d’être réalisé, vers la fin du film : assistant à son deuxième procès derrière une vitre blindée, le patron déchu s’offre enfin aux caméras et aux micros, arborant l’étrange sourire de celui qui affronte sereinement son destin. Le film laisse alors entendre que son objectif, au fond, était là : produire des images d’un disparu emblématique, confirmer au monde qu’il est toujours présent. Sans doute Tuschi aurait-il dû assumer ce désir dès le commencement et travailler là-dessus : sa composition scolaire et consensuelle en aurait été rendue plus pertinente.
Notes
| ↑1 | Par Jean-Marc Barr jouant la voix de Tuschi : étrange choix, pour l’auteur d’un tel film, de ne pas assumer soi-même son propre commentaire, le confiant à une voix plus bankable… |
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