L’Œil du mal

L’Œil du mal

de D.J. Caruso

  • L’Œil du mal
  • (Eagle Eye)

  • États-Unis2008
  • Réalisation : D.J. Caruso
  • Scénario : John Glenn, Hillary Seitz, Travis Adam Wright, Dan McDermott
  • Image : Dariusz Wolski
  • Montage : Jim Page
  • Musique : Brian Tyler
  • Producteur(s) : Alex Kurtzman, Roberto Orci, Pat Crowley
  • Interprétation : Shia LaBeouf (Jerry Shaw), Michelle Monaghan (Rachel Holloman), Billy Bob Thornton (agent Thomas Morgan), Rosario Dawson (Zoë Perez). Ethan Embry (agent Toby Grant), Michael Chiklis (le secrétaire de la Défense Callister)...
  • Date de sortie : 24 décembre 2008
  • Durée : 1h54

L’Œil du mal

de D.J. Caruso

Patriotisme technologique


Patriotisme technologique

Ce blockbuster imaginé par Steven Spielberg – qui en est aussi le producteur exécutif – et mis en scène par D.J. Caruso est une nouvelle œuvre sur l’après-11-Septembre, source intarissable de scénario pour le cinéma américain depuis 2001. Si le film a pour originalité de s’attaquer au Patriot Act de l’administration Bush, véritable atteinte aux libertés individuelles, il est beaucoup trop hésitant, voire même ambigu, dans sa critique de la paranoïa américaine. L’Œil du mal dispose cependant d’une esthétique high-tech intéressante qui s’inspire de nos dernières évolutions technologiques.

Quelques temps après la mort de son frère jumeau, Jerry, un jeune homme apparemment ordinaire, est malencontreusement pris pour un terroriste par les autorités américaines. Il arrive à s’enfuir avec l’aide d’une voix mystérieuse qui contrôle et guide ses moindres faits et gestes par le biais des téléphones portables et de l’environnement technologique urbain. Il rencontre Rachel, une mère dont le fils a été kidnappé et qui se retrouve dans la même situation.

Ce blockbuster paranoïaque se réfère dans son imagerie et sa construction scénaristique à plusieurs œuvres et cinéastes. La voix mystérieuse qui contrôle les personnages est celle d’une machine déréglée qui assure la sécurité des États-Unis ; elle est un clone moderne du fameux Hal, l’ordinateur qui prend le pouvoir dans 2001, l’odyssée de l’espace – le métrage comprend d’ailleurs un plan furtif d’une affiche de Full Metal Jacket. Si D.J. Caruso sait filmer avec un certain talent les objets et les éléments électroniques à la manière de Stanley Kubrick – d’où cette référence –, la structure du film, bien que légèrement didactique dans sa théorisation du danger technologique, n’est pas kubrickienne ; elle relève davantage d’œuvres d’action comme Le Fugitif en ce qui concerne la course poursuite ou d’Une journée en enfer du grand McTiernan pour les idées scénaristiques fondées sur le jeu de piste. On retrouve ici l’absence de renouvellement des productions américaines, qui s’appuient sur des formules répétées à l’infini jusqu’à en devenir simulacres. L’Œil du mal modernise cependant les figures du genre grâce à une utilisation impressionnante de la technologie.

Si la technologie influence et imprègne depuis toujours l’esthétique des productions « commerciales », son évolution incontrôlable s’intègre de plus en plus à la forme des blockbusters. L’Œil du mal ne serait rien sans l’importance prise par nos évolutions techniques, notamment celles du téléphone portable, qui influencent directement sa narration : la voix robotique guide le plus souvent Jerry par le biais de son mobile ou de ceux des personnes qui l’entourent, ce qui décide de la construction des plans et du montage. On passe alors de la cabine téléphonique d’Une journée en enfer au portable multi-usage connecté au Net de cette œuvre high-tech. Cette évolution entraîne une modification importante d’une structure filmique dont le rythme et le découpage sont modifiés. Si ce phénomène est déjà présent depuis quelques années dans le cinéma – les polars du styliste Johnnie To par exemple -, il prend ici des proportions considérables. On peut déjà imaginer ce que vont apporter les avancées actuelles – la fusion du GPS, de l’Internet et du mobile par exemple – à l’esthétique des œuvres hollywoodiennes dans quelques temps. Le film s’inspire ainsi de notre « modernisme » et devient lui-même représentation de celui-ci et de son futur. Ce métrage comprend également une bonne idée narrative : la voix toute puissante influe sur le montage et sur les actions des « héros » tel un réalisateur qui donne ses ordres aux acteurs et qui fait évoluer son film en temps réel. Cette métaphore rappelle la séquence de Minority Report de Spielberg – justement –, dans laquelle Tom Cruise manie des images virtuelles avec ses mains à la manière d’un monteur. Cette œuvre est alors habitée par la figure de la manipulation, ce qui est en cohérence avec son sujet.

Outre sa forme intéressante, L’Œil du mal développe un discours pertinent sur les dérives d’un patriotisme américain qui devient liberticide et dangereux : il amène à user des mêmes techniques que le terrorisme jusqu’à en devenir semblable. Les mésaventures de Jerry représentent les dommages collatéraux liés aux excès de l’atteinte aux libertés individuelles du Patriot Act. La machine qui surveille les individus métaphorise la froideur mécanique d’un État surveillé et militaire. Cet être virtuel, qui parle au nom du peuple américain, désigne d’ailleurs l’armée comme titulaire du pouvoir, le gouvernement devant mourir pour le bien du pays. Symbole fort de toutes ces idées : l’arme qui doit tuer la démocratie est intégrée à un instrument de musique qui joue l’hymne national des États-Unis. Si ce discours est évidemment plaisant et inhabituel dans ce type de production, il ne va pas jusqu’au bout de sa logique critique ; le film est même ambigu par le manque de courage de ses auteurs qui se réfugient paradoxalement dans un nationalisme simpliste pour justifier leur attaque contre la politique de Bush : si au départ Jerry est un véritable perdant, qui vit dans l’ombre d’un frère soldat exemplaire, il devient peu à peu un bon patriote qui sauve son pays, son président et sa fierté. Il fonde aussi une famille de substitution, ce qui achève sa transformation en Américain respectable. Ce discours commence à sérieusement agacer, car de nombreux films hollywoodiens développent cette idée de la famille et de patrie afin de flatter le nationalisme de leurs spectateurs. L’Œil du mal souffre alors d’une grande ambiguïté – en raison peut-être du nombre important de ses scénaristes ou de la peur de la réaction du public – qui annihile toutes ses bonnes intentions et qui démontre la triste volonté des auteurs de désamorcer la puissance de leur critique en usant des bonnes valeurs américaines. Ce film qui s’attaque à la paranoïa devient alors peureux. Une forme de cohérence ?

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