Quatre ans après l’échec de Demain dès l’aube, Denis Dercourt délaisse les productions relativement onéreuses pour un projet plus expérimental où la légèreté du dispositif lui permet de jouer les artisans du septième art. Seulement, l’effort qui est demandé aux spectateurs n’est pas lié au parti-pris formel mais davantage à l’amateurisme poseur de l’entreprise. Un ratage sur toute la ligne.
Fort d’un succès populaire (La Tourneuse de pages en 2006) qui lui a garanti une place de choix au sein de la production française, Denis Dercourt a pourtant souhaité remettre en question sa manière de faire des films en s’offrant davantage de liberté artistique. Avec La Chair de ma chair, le réalisateur passe à l’acte : il endosse les casquettes de scénariste, directeur de la photographie, monteur et preneur de son, il s’adjoint également les services d’une actrice autrichienne totalement inconnue, ce qui l’a contraint à revoir entièrement son plan de financement. Si on peut saluer cette tentative d’expérimentation à la marge du système, le résultat n’est pas forcément gage de succès. Les scénarios ont certes peu en commun, mais comment ne pas penser à La Fille de nulle part de Jean-Claude Brisseau en découvrant le manque criant de moyens qui transpire de La Chair de ma chair ? La comparaison doit néanmoins s’arrêter là car, à la différence de Brisseau qui exprimait une telle foi dans le cinéma que son dernier projet conjuguait prodigieusement naïveté et pureté de la croyance, Denis Dercourt n’a jamais envie de jouer les prestidigitateurs. Même si l’économie a changé, le leitmotiv du réalisateur reste ici le même : une approche excessivement psychologique des personnages qui verrouille littéralement le dispositif.
Personnage central et omnipotent, Anna est une jeune femme froide et taciturne qui travaille pour subvenir aux besoins de sa petite fille. Plutôt jolie, elle croise le chemin d’hommes qui tentent de la séduire, et les fréquente sans exprimer le moindre affect. Sauf que ses comportements sont de plus en plus déviants, jusqu’au jour où elle tue et découpe l’un de ses amants. Denis Dercourt, qui revendique le fait de proposer un feel bad movie, est allé chercher du côté des anecdotes psychiatriques pour écrire son scénario. Bien heureusement, il se garde de toute tentative d’explication psychologique pour justifier les dérives de son héroïne. Néanmoins, on devine assez rapidement qu’il se laisse fasciner par ce personnage excessivement mutique, faussement mystérieux, capables de transgressions plutôt choquantes (le dépeçage d’un corps humain, le cannibalisme, etc.). Sauf qu’à l’écran, rien ne transparaît, la faute à une direction d’acteurs rigide et complètement atone, mais aussi à une mise en scène faussement heurtée et volontariste dans ses effets (faux raccords, flous démultipliés, répétition des mêmes plans). Le résultat est d’une pauvreté éprouvante alors que le réalisateur imagine proposer une nouvelle rupture esthétique. À croire que Denis Dercourt, qui semble démuni devant le champ des possibles que lui offrent ces nouveaux moyens de réalisation, croit dur comme fer qu’un long-métrage tourné caméra à l’épaule et en éclairage naturel est forcément moche. Cette drôle de vision du cinéma l’engage finalement à reproduire les mêmes automatismes et à s’engouffrer dans les mêmes raccourcis véhiculés par ses films les plus académiques. Une chose est certaine : Denis Dercourt a tout à gagner à ne pas persister dans cette voie.