La prochaine fois je viserai le cœur a un tout petit goût de L’Homme qu’on aimait trop de Téchiné : un fait divers criminel reconstitué et à peine romancé, Guillaume Canet dans le rôle du suspect antipathique et Cédric Anger au scénario (sauf que cette fois, il réalise aussi). Pour sa troisième réalisation de long métrage, Anger se penche sur l’affaire Alain Lamare, dite du « tueur de l’Oise ». De mai 1978 à mars 1979, ce gendarme volait des voitures dans le département et partait tirer au pistolet sur des femmes choisies au hasard, souvent après les avoir prises en stop ; l’une des victimes n’y survécut pas. S’il ne fut confondu qu’au bout de plusieurs mois malgré tous les indices (ses lettres anonymes, ses empreintes, un portrait-robot), c’est parce que personne n’osait envisager l’hypothèse que le tireur pût être un représentant des forces de l’ordre, a fortiori un gendarme — qui de surcroît participait à l’enquête.
« Salaud de tueur »
Anger attaque son sujet sur deux flancs. Le plus immédiatement abordable est celui obtenu d’un regard extérieur sur ce cas de figure aussi peu commun qu’ironique dans le récit policier[1]L’exemple cinématographique le plus connu reste Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon d’Elio Petri.: celui de l’enquêteur enquêtant sur ses propres crimes, narguant par courrier anonyme voire piégeant ses collègues tout en jurant haut et fort d’attraper et d’exécuter sommairement ce « salaud de tueur », simulant des courses-poursuites, menant l’enquête de voisinage avec à la main un portrait-robot ressemblant de lui-même sans que personne n’ose le reconnaître, tant son uniforme fait écran aux yeux de tous. Ces moments d’ironie — osons dire : de comédie — fonctionnent immanquablement : c’est bien le minimum. Et puis, il y a le versant intime, le suivi de l’errance du tireur (incluant une amourette à sens unique de sa jeune aide à domicile envers lui, mais dont il joue le jeu pour un temps, comme un effort pour faire comme tout le monde), parcours où s’égrènent des clés pour saisir ses pulsions. On comprend que l’individu est un prédateur, qu’il s’est fabriqué un idéal d’ordre et d’harmonie (qui en fait un des gendarmes les plus rigides qui soient), qu’il est totalement inapte à répondre au désir de l’autre par l’expression du sien (c’est sur cette palette-là que le jeu de Guillaume Canet, par ailleurs correct, impressionne le plus), et qu’au refoulement de son désir répond la brutalité froide de ses agressions par balles sans traces d’ordre sexuel.
Portrait-robot
Les clés sont là, quelques indices visuels aussi pour pointer les aspects les plus paradoxaux de cette personnalité meurtrière — notamment cette photo de femme au sein nu de David Hamilton accrochée dans sa maison, vision qui ouvre et ferme le film, seul indice d’inclination sexuelle chez cet homme sous une forme d’harmonie artistique. Et pourtant, cet exposé de l’énigme du « tueur de l’Oise » déçoit quelque peu. Le portrait du sujet paraît incomplet : il y a les traits, parfois voisins, parfois paradoxaux, mais le film eût été plus intéressant encore en se penchant sur les connexions entre eux, sur ce qui les réunit. On sent que cette approche un peu plus poussée eût été à sa portée et lui eût donné une nouvelle perspective — en premier lieu sur la réalité complexe des pulsions d’un tueur fou. Anger a choisi de ne pas franchir ce pas-là, d’en rester au stade de l’énigme fascinante posée par le compte rendu des faits qui a inspiré son film (le livre Un assassin au-dessus de tout soupçon d’Yvan Stefanovitch). Le récit qui en résulte s’avère honnête, délivrant le programme (attendu si on considère les faits réels d’origine) d’alternance entre les genres, les registres et les points de vue, mais restant à la surface de ce qu’il pouvait faire avec son matériau.
Notes
| ↑1 | L’exemple cinématographique le plus connu reste Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon d’Elio Petri. |
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