« Ainsi se termine ce voyage absurde », annonce face caméra l’un des personnages de La Providence et la Guitare dans le dernier plan. Au regard des deux heures qui ont précédé, l’adjectif paraît toutefois exagéré. Le nouveau film de João Nicolau est certes traversé par une poignée d’irruptions fantaisistes (des ombres aux yeux rouges obtenues par des effets spéciaux rudimentaires, un ciel nocturne dont les constellations ont été remplacées par des vulves surimprimées, etc.), mais celles-ci s’apparentent davantage à des parenthèses qu’au cœur du « voyage » lui-même. Librement inspiré d’une nouvelle de Stevenson, La Providence et la Guitare suit Léon et Elvira Berthelini, un couple de chanteurs comédiens performant de village en village. Dans un territoire et une époque volontairement indéterminés, leur périple épouse les contours d’une fable sur la place de l’artiste dans la Cité, à mesure qu’ils se heurtent aux résistances de la police et du maire, ou doivent longuement négocier pour jouer dans une taverne. La mise en scène de Nicolau emprunte elle-même à une forme théâtrale, en adoptant majoritairement des plans larges et fixes dans lesquels se tiennent frontalement les acteurs, qui débitent de longs dialogues. La séquence d’ouverture laisse pourtant espérer que le cinéaste saura jouer avec son parti pris minimaliste en évitant l’écueil du théâtre filmé. Dans la chambre de Léon et Elvira, le hors-champ reconfigure à deux reprises la façon d’appréhender la scène : la voix d’Elvira trahit sa présence alors que l’on croyait d’abord Léon seul, puis l’apparition d’un miroir modifie la profondeur de champ. Malheureusement, la suite du film paraît nettement plus tributaire de son origine littéraire et privilégie des cadres qui réduisent les plans à des espaces de jeu pour les comédiens.
Au sein de cette succession de scènes monotones, l’étrangeté de certains choix sert moins à dérégler la rationalité du récit qu’à injecter commodément de la bizarrerie dans un ensemble assez figé. Le goût de la fantaisie n’est pas nouveau chez Nicolau, et plus largement chez les cinéastes portugais de sa génération, mais il n’y a plus ici le charme et la légèreté qui irriguaient John From. Le cinéaste lui-même ne semble plus trop y croire, comme en témoigne une bascule laborieuse vers le surnaturel, à la fin du film, où il est soudainement question d’une malédiction à conjurer. Les meilleurs passages de La Providence et la Guitare tiennent au contraire à une forme de simplicité, par exemple lorsque Nicolau filme, à plusieurs reprises, des performances musicales in extenso. Le film se déleste alors de la pesanteur de ses tirades interminables et de ses effets anachroniques, devenus des tics arty du cinéma d’auteur portugais. Mais ces incartades pèsent malheureusement trop peu face au reste, agrégat d’idées inégales auxquelles s’ajoutent des séquences dressant un parallèle explicite entre la fable et la situation contemporaine (on y retrouve les mêmes acteurs incarnant des versions actualisées de leurs personnages). L’absurdité revendiquée par Nicolau dissimule mal un film bancal.