La Troisième Partie du monde

La Troisième Partie du monde

de Éric Forestier

  • La Troisième Partie du monde

  • France2008
  • Réalisation : Éric Forestier
  • Scénario : Éric Forestier
  • Image : Patricia Atanazio
  • Montage : Annick Raoul
  • Musique : Jay-Jay Johanson
  • Producteur(s) : Cédric Walter
  • Production : Château-Rouge Production
  • Interprétation : Clémence Poésy (Emma), Éric Ruf (Michel), Maya Sansa (Chiara), Gaspard Ulliel (François), Momoko Fructus (Ukiko), Jean-Damien Barbin (le médium)...
  • Date de sortie : 18 juin 2008
  • Durée : 1h45

La Troisième Partie du monde

de Éric Forestier

Un homme disparaît


Un homme disparaît

En France, le cinéma de genre fantastique fait grise mine. Pour un Ils redoutablement réaliste et terrifiant, combien de À l’intérieur, Promenons-nous dans les bois et autres Saint-Ange ? Le gore s’accommode mal à la sauce française et les films de fantômes se comptent sur les doigts d’une main. Le premier long métrage d’Éric Forestier, auteur de plusieurs courts remarqués dans divers festivals internationaux, décale légèrement la barre tout en la plaçant encore plus haut. La Troisième Partie du monde ne s’intéresse guère aux décapitations et autres tronçonnages mais évoque la vague fantastique japonaise, particulièrement l’atmosphère ouatée et anxiogène des films de Kiyoshi Kurosawa (Kairo, Séance, Loft), toutes proportions gardées. La thématique abordée y est différente, mais Éric Forestier parvient à créer une sorte de film hybride qui, malgré des défauts évidents, ne laisse pas d’intriguer.

Au commencement il y a, évidemment, un homme et une femme : Emma (Clémence Poésy) et François (Gaspard Ulliel) se rencontrent dans un aéroport. Ils discutent de trou noir et d’entropie et c’est le coup de foudre instantané. Bousculant son calendrier, le jeune ingénieur invite la jeune femme à passer quelques jours dans la maison de campagne familiale. Le couple y coule quelques heures tranquilles quand soudain, François disparaît sans explication, sans laisser de traces. Emma est découverte dans la maison le lendemain par Michel, le frère de François, et son épouse. De retour à Paris, Emma et Michel décident de partir à la recherche d’indices qui pourraient les mener au disparu mais d’autres événements étranges se manifestent. Difficile d’en dire plus sans gâcher un suspense qui repose moins sur les codes habituels (on comprend très rapidement ce qui est arrivé à François) que sur le glissement progressif de situations familières vers une étrangeté qui conduit irrémédiablement au malaise. Pour mieux nous embrouiller, Éric Forestier s’appuie sur un montage éclaté en nombreux allers et retours entre passé et présent, astuce légitime pour un film de ce genre qui vire hélas un peu trop au systématisme : à la longue, ces flash-backs ne nous apprennent plus grand chose que l’on ne sache déjà. L’intérêt est ailleurs, la disparition de François étant une sorte de McGuffin pour amener le spectateur vers le véritable sujet de son film : l’histoire d’une jeune femme qui n’a pas encore trouvé sa place dans le monde.

Le choix de Clémence Poésy pour incarner Emma est judicieux : la comédienne est à la fois très familière et totalement déconnectée, et incarne à la perfection un personnage dont on se demande sans cesse s’il est émouvant ou agaçant. Sa rencontre avec le frère de François entraîne La Troisième Partie du monde vers un faux jeu de pistes qui multiplie les indices en prenant son temps, quitte à risquer de perdre les spectateurs sur le chemin en choisissant délibérément la lenteur et la contemplation aux rebondissements attendus. Emma travaille dans une agence immobilière : en faisant visiter un appartement à un couple japonais, elle bute sur une porte qu’elle ne parvient pas à ouvrir mais que la mystérieuse épouse du couple déverrouillera sans efforts, sans qu’Emma ne parvienne à savoir ce qui se cache derrière… Autre McGuffin qui amènera surtout la jeune femme à se révéler à elle-même et à résoudre le mal qui la ronge (est-elle la cause de la disparition de François ? Est-il possible que le jeune homme ait été aspiré dans un trou noir ?), la fameuse porte est un symbole un peu trop lourd pour être honnête et, à l’image du film, constitue une promesse alléchante qui, faute d’être correctement exploitée, laisse sur sa faim.

Finalement, l’intrigue la plus conventionnelle (une histoire d’amour naît entre Emma et Michel) captive plus que son pendant fantastique (Michel va faire les frais des « pouvoirs » d’Emma), beaucoup trop frontal et laborieux pour convaincre. Forestier se prend régulièrement les pieds dans le piège de son ambition et échoue à offrir à ses personnages et son scénario une résolution à la hauteur des attentes suscitées. Mais au moins a‑t-il le mérite de tenter quelque chose de totalement inédit dans le cinéma français : une œuvre nourrie de nombreuses influences qui essaie d’exister par elle-même, en assumant son patrimoine génétique (le drame français) et ses amours internationales (le film fantastique japonais). C’est suffisant pour guetter la suite de sa filmographie avec curiosité.

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