Sagement renommé La Vie selon Ann pour sa sortie en salle, The Feeling That the Time for Doing Something Has Passed détonnait l’an dernier au Festival de Cannes, où il était présenté à la Quinzaine des cinéastes. Produit par Graham Swon (producteur de Ted Fendt et de Matías Piñeiro), le film relève en effet d’un certain cinéma américain fauché peu représenté dans les grands festivals, et rarement exploité dans l’Hexagone, comme c’est le cas de l’œuvre de Dan Sallitt ou de certains films de Joe Swanberg (All the Light in the Sky, Uncle Kent). Dans The Feeling…, Joanna Arnow, actrice et réalisatrice, incarne Ann, une jeune femme quelconque, spectatrice amorphe de la vie qu’elle partage entre un bullshit job, un appartement glauque et des rendez-vous avec des « masters », hommes plus ou moins minables auxquels elle se soumet selon les préceptes du BDSM.
Le détachement avec lequel Arnow se filme nue, dans des scènes où le sexe est figuré comme quelque chose de banal, voire d’ennuyeux, n’est pas sans lien avec l’alt-lit, ce courant littéraire des années 2010 dont les auteurs, souvent autopubliés sur Internet, revendiquent un style à la fois cru et impersonnel (on pense notamment à quel but ai-je servi dans ta vie de Marie Calloway, en moins dramatique). Avec ses longs plans larges et nets, Arnow adopte une forme de retenue distanciée qui convient bien à ces petites vignettes comiques et malaisantes. C’est un peu comme si on avait retiré les trois quarts des dialogues d’un film mumblecore : au lieu de voir une Frances Ha (ou même Lena Dunham dans Girls) débiter des répliques sur son mal-être ou ses lubies, les personnages d’Arnow se taisent – ils n’ont rien pour remplir le vide de leur existence. Cet improbable objet, légèrement inégal, s’avère par là déprimant, voire carrément sinistre (saluons au passage le courage de Pan Distribution, plutôt habituée aux comédies populaires). C’est dans un registre dépassant le simple cadre du cringe que le film impressionne : les situations plus ou moins sordides s’étirent sans que jamais un véritable gag ne vienne rompre l’angoisse. Déjà autrice d’un film intitulé i hate myself : ), Joanna Arnow parvient de cette manière à faire éprouver la dépression de son personnage, se distinguant ainsi de la plupart des comédies juives new-yorkaises qui se cantonnent à la raconter. On rit alors à des endroits différents, d’ailleurs pas toujours drôles, comme pour tenir à distance l’abîme existentiel que creuse le film.