Au début de L’Amour ouf, une vision qu’a le jeune Clotaire fait presque office de déclaration d’intention : sur le port où le garçon déjeune avec son père, une flaque d’essence forme un miroir ondoyant et coloré par la lumière irisée du soleil. Agitée et bariolée, voilà comment on pourrait décrire l’esthétique du film, qui déploie autour de l’histoire d’amour contrariée de Clotaire (incarné par Malik Frikah, puis François Civil) et Jackie (Mallory Wanecque, puis Adèle Exarchopoulos), étalée sur près de quinze ans, un festival d’idées plastiques plus ou moins inspirées. En témoigne la première séquence, centrée sur les prémices d’une fusillade et son issue tragique, où Gilles Lellouche enchaîne travellings nerveux, plan-séquence chorégraphié, scène de crise de nerfs éclairée par la vive lumière d’un feu rouge et échange de tirs représenté – d’ailleurs assez élégamment – par un jeu d’ombres chinoises. Barouf de 2h45, L’Amour ouf affirme d’emblée son désir de maintenir, à de rares accalmies près, une intensité en surrégime.
L’horizon de la romance implique surtout un déchaînement des passions : l’amour, bien sûr, illustré dès le générique par la flamme gigantesque s’échappant d’une cheminée industrielle, mais aussi la violence. L’Amour ouf regarde de fait autant du côté du drame sentimental que du film de gangsters. La trajectoire de Clotaire, adolescent délinquant emprisonné à tort pendant douze ans avant de diriger ensuite son propre empire criminel, rappelle les rise and fall scorsesiens, tandis qu’un montage alterné entre braquage et mariage à l’église cite Le Parrain. Lellouche rejoue justement, par un long travelling au steadicam dans une boîte de nuit, la fameuse séquence des Affranchis où Henry Hill se faufilait par les coulisses à l’intérieur du club Copacabana : dopé au néo-noir américain, L’Amour ouf entend délocaliser la fresque mafieuse dans le Nord de la France pendant les années 1980, avec Benoît Poelvoorde en ersatz de Michael Corleone. Si Lellouche rêve d’Hollywood, le résultat, plus tapageur que vénéneux, penche néanmoins davantage du côté des polars d’Olivier Marchal, imposant, des rixes armées aux disputes familiales, l’exaltation de la brutalité comme valeur cardinale.
Faire l’amour, et la guerre
Si L’Amour ouf s’apparente souvent à un vidéoclip un poil ringard, le film présente tout de même une particularité : quand bien même sa mise en scène bande les muscles, Lellouche fait montre d’une étonnante candeur. La virtuosité qu’il ambitionne vise à transformer la romance entre Jackie et Clotaire en un mélodrame grandiloquent au kitsch assumé, qui concilie un sentimentalisme avec l’imagerie viriliste de l’écurie Kourtrajmé. De nouveau, le film n’y va pas de main morte : un chewing-gum passé de bouche en bouche se mue en cœur battant, les amants échangeant un baiser au milieu d’un champ de colza digne du Magicien d’Oz, etc. Malgré une sincérité presque déconcertante, le film pèche par gourmandise, basculant souvent dans l’hyperbole stérile.
Si, comme le dit le personnage de Vincent Lacoste, « personne n’aime le banal », Lellouche semble être tombé dans l’écueil inverse – un excès d’originalité placardée. Quelques belles intuitions se dégagent pourtant ici et là, qu’il s’agisse d’instants de tendresse plus « feutrés » (une étreinte délicate sur fond d’éclipse solaire) ou de la rythmique de certains plans (durant le prologue, un travelling sur des coffres de voitures fermés en cadence, qui s’achève sur l’arme de Clotaire jetée au premier plan). Par endroits, Lellouche paraît tenté de basculer du côté de la comédie musicale, terrain propice à l’exacerbation formelle des émotions, mais le film s’en tient finalement à de timides numéros dansés, qui s’ajoutent à une foule d’images stéréotypées. Tout un symbole : L’Amour ouf s’achève d’ailleurs sur une rutilante carte postale (un baiser au coucher du soleil, avec la mer en arrière-fond) qui résume bien son artificialité.