Difficile de ne pas penser à L’Aventura de Sophie Letourneur, sorti il y a quelques mois, lorsque la famille islandaise de L’Amour qu’il nous reste s’assoit à un moment sur une colline pour regarder un coucher de soleil ; le crépuscule renvoie dans les deux films au délitement potentiel du couple. Chez Hylnur Pálmason, personne ne marche toutefois dans son caca pour corrompre, comme chez Letourneur, la joliesse douce-amère d’un plan-carte postale. De manière assez déconcertante, le cinéaste islandais enchaîne les visions touristiques analogues, loin de Godland, son film précédent, où la beauté de l’île volcanique causait un lent empoisonnement des corps et des esprits (le récit accompagnait des missionnaires danois envoyés en Islande au XIXe siècle et rendus à moitié fous par la puissance des éléments). Pourtant, quelque chose déraille et échappe à la séduction touristique des images en 16mm, dont la plasticité évoque celle d’un vidéoclip à l’esthétique branchouille et lo-fi. Dans une scène de pique-nique quasi-utopiste, Anna, la mère de famille, écarte par exemple les jambes au-dessus de la tête de Magnus, le père alors allongé, afin de lui montrer sa culotte sous sa robe : par un raccord aberrant, le sous-vêtement d’Anna se transforme en un astre illuminant le regard ébahi de Magnus. C’est le premier des dérapages étranges et surréalistes que Pálmason va opérer dans la deuxième moitié du récit, après un intermède qui, s’approchant d’une vignette de Wes Anderson période Moonrise Kingdom – des plans sur un manuel d’anatomie, une description fétichiste de plusieurs objets en voix off, etc. –, introduit dans le film un imaginaire plus mortifère et aux accents fantastiques. Le véritable projet du film s’incarne dans un passage de L’Étrange créature du lac noir, que Magnus, pêcheur de hareng sur un chalutier, visionne sur son ordinateur avant de s’endormir de fatigue. Plusieurs plans mettant en valeur la silhouette élégante de Julie Adams, qui s’apprête à plonger dans l’eau, sont suivis de l’apparition de la bête grotesque de Jack Arnold, dans un premier temps tapie au fond du lac. Sous la surface séduisante des images gisait un monstre de carnaval, prêt à venir dérégler le réel grâce à sa bizarrerie.
Il en va quelque part de même ici : Pálmason désamorce la part charmante de ses plans par l’entremise de micro cassures et d’apparitions – tantôt macabres, tantôt burlesques, parfois les deux en même temps : un enfant transpercé par une flèche lors d’une scène de jeu, un coq tué par Magnus qui revient l’assassiner dans un rêve (le volatile y a désormais la taille d’un dinosaure), un documentaire animalier sur les baleines, que regardent les deux jeunes fils de la famille et dans lequel est évoquée la taille impressionnante du sexe des mâles (plus de trois mètres), etc. Dans cette veine, l’une des plus belles idées du film réside dans l’épouvantail portant un heaume de chevalier qu’installe Anna pour distraire ses enfants (ils s’entraînent au tir à l’arc en l’utilisant comme cible). Un même plan fixe sur le pantin reviendra plusieurs fois pour marquer le passage des saisons, sous la forme de tableaux magnifiques du littoral islandais. Représentation d’abord figée, à l’image des natures mortes dont regorge le début du film, l’épouvantail prendra finalement vie sans qu’aucune explication n’accompagne son déroutant éveil. On voit un peu les ficelles de ce film qui affiche sa singularité – la mort du couple relève d’une fracture dans la réalité même, qui devient alors un théâtre dysfonctionnel –, mais on lui reconnaîtra d’être plus curieux qu’il n’en avait initialement l’air.